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Policiers radicalisés en France: un cauchemar pour la République

L’hommage vibrant d’Emmanuel Macron aux quatre policiers tués le 3 octobre par un de leurs collègues radicalisé et son appel à «faire bloc» face à l'hydre islamiste n’ont apporté aucune réponse aux questions qui secouent depuis une semaine la préfecture de police de Paris

Il est 19h30 devant la Commission des lois de l’Assemblée nationale française. En chemise face aux députés de l’opposition qui le harcèlent de questions et justifient leur demande d’une commission d’enquête sur la tuerie du 3 octobre, Christophe Castaner répète les mots qui font peur à la République. Oui, ces sept minutes du parcours meurtrier de Mickaël Harpon, le jeudi 3 octobre vers 13h, sont bien le résultat d’un «dysfonctionnement d’Etat». 

Le ministre de l’Intérieur, proche d’Emmanuel Macron, sait qu'il est à nouveau perçu comme le maillon faible du gouvernement, visé par de nombreux appels à la démission. Il était le matin même, après avoir décoré de la légion d'honneur les quatre victimes à titres posthume, à quelques pas du président lorsque celui-ci a commencé son discours d’hommage aux quatre policiers tués par l’évocation de ces minutes fatales. Sept minutes pour poignarder à mort deux gardiens de la paix et deux agents administratifs, en blesser gravement une cinquième, puis trouver la mort sous les balles tirées par un jeune policier stagiaire, arrivé depuis six jours à la préfecture de police de Paris. Sept minutes, conséquence d’une faille béante dans la détection de la dangereuse radicalisation de cet employé des services informatiques, converti à l’islam non en 2017 – comme annoncé – mais en 2008! Sept minutes qui obligent aujourd’hui la France à s’interroger sur la présence, dans son administration, de fonctionnaires acquis aux thèses islamistes les plus fanatiques.

Une police et une administration mal préparées à la radicalisation de leurs fonctionnaires

Les députés ont assailli pendant trois heures Christophe Castaner de questions sur la non-détection de la «dangerosité» de Mickaël Harpon, cet agent administratif de 45 ans, né aux Antilles, sourd et muet, dont le procureur antiterroriste Jean-François Ricard a admis ce week-end qu’il «adhérait à une vision radicale de l’islam». Le ministre de l’Intérieur, qui avait trop vite affirmé après la tragédie l’absence du «moindre signe d’alerte», a donc refait son mea culpa, confirmant l’échec des procédures de signalement.

Premier fait: la radicalisation de Mickaël Harpon était bel et bien connue de ses supérieurs, notamment depuis son soutien affiché aux frères Kouachi, auteurs du massacre de la rédaction de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015. Deuxième fait: le cafouillage fatal est intervenu après. Refus de ses collègues de consigner leur signalement par écrit. Loi du silence au sein de la cellule informatique de la cruciale direction du renseignement, de peur des conséquences sur l’ensemble du service. Absence d’enquête personnalisée ou de filature, après le mariage du meurtrier en 2014 à une épouse d'origine marocaine, et sa fréquentation assidue d'une mosquée salafiste dans sa ville de Gonesse (Val-d’Oise), dont l'imam avait fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire non exécutée.

La police, entre traque des radicalisés et risque de contamination

Emmanuel Macron, dont le discours d’hommage était avant tout un appel à combattre sans merci le terrorisme islamiste, a pris la mesure du danger en appelant «professeurs, fonctionnaires, médecins, bénévoles et militants associatifs pour prévenir, détecter et agir contre la radicalisation». Sauf que les résistances sont fortes – corporatisme, risque de dérives – aux contrôles et aux demandes de «signalement automatique» de tout employé radicalisé, désormais proposés par Christophe Castaner.

Un seul fait dit pourquoi cette tuerie à la préfecture de police de Paris justifie une forme d’état d’urgence au sein de la police française. Le tueur, Mickaël Harpon, employé administratif depuis 2003, possédait une habilitation secret-défense qui n'avait pas été réévaluée après les premiers signaux «faibles» de sa radicalisation. Il avait ainsi accès au fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT) - celui des fameux «fichés S» - mais aussi aux données personnelles des membres de ce service sensible qu’est la direction du renseignement de la police parisienne. Plus grave encore: sa fonction d’informaticien lui permettait en théorie de contourner les dispositifs de sécurité électroniques de «la grande maison» policière. Résultat: la panique s’est installée depuis qu’a été révélée la découverte à son bureau d’au moins une clé USB remplie de données confidentielles et de vidéos de décapitation Une centaine d'enquêteurs sont mobilisés pour fouiller le contenu de ses archives numériques. Même si, jusque là, aucune revendication de son acte n'a été émise. 

Au-delà de la police, où sont les risques?

La police française va devoir aussi entamer un processus d’autocritique difficile. Selon un rapport parlementaire sur la radicalisation islamiste dans les services publics publié en juin, une trentaine de policiers radicalisés ont dû être écartés. Christophe Castaner, lui, a parlé devant les députés de 40 personnes, dont 20 auraient quitté la police. Un chiffre a priori minime face aux 150 000 membres des forces de sécurité, parmi lesquels de nombreux fonctionnaires de confession musulmane. Mais les questions qui se posent aujourd’hui font très mal. Qui sont ces policiers radicalisés? Ont-ils été «retournés» lors de leurs enquêtes? Sont-ils des «infiltrés»? Sont-ils sous pression dans les quartiers où vivent parfois encore des membres de leur famille? «On se retrouve devant un problème similaire à la lutte anti-mafia, admettait mardi sur Franceinfo le commissaire Roger Marion, ancien patron de l’antiterrorisme. La police est un corps social que l’uniforme ne protège pas des pires contaminations.»

La commission d’enquête de l’assemblée, en bonne voie, se focalisera sur l’itinéraire du meurtrier et les erreurs qui ont conduit au pire. Mais déjà, des voix s’élèvent pour refaire un état des lieux de la radicalisation dans trois autres forces de sécurité: l’armée, les polices municipales et l’administration pénitentiaire. La question des policiers municipaux, armés et souvent «au front» dans les banlieues sensibles, est jugée cruciale, car ce sont eux qui ont la plus fine connaissance du terrain.

Autre demande assurée de resurgir avec cette tragédie: la revalorisation du renseignement humain. «Refaire confiance à notre instinct de flic est l’absolue priorité, jugeait mardi un responsable du syndicat policier Alliance. Arrêtons de nous fier aux examens psychologiques et aux notations des supérieurs hiérarchiques. Plus on se bureaucratise, plus on est vulnérable.»

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