Parce qu'il était sunnite et anti-américain, il se croyait protégé. «Je n'ai pas peur de la résistance. Je partage son idéologie et je la respecte. Je suis politicien mais on se bat pour la même cause. Tant qu'il y aura des forces d'occupation dans notre pays, je lui conseille de ne pas lâcher les armes», nous confiait-il fièrement avant de quitter, sans voiture blindée ni garde du corps, la «zone verte» ultra-protégée de Bagdad, où se réunissent quotidiennement les membres irakiens du Comité de préparation de la future Constitution irakienne. Une demi-heure plus tard, Mejbel Sheikh Issa, colosse moustachu en costume cravate, trouvait la mort dans sa voiture sous une pluie de balles qui coûta également la vie à ses deux autres compagnons sunnites, Thamen Hassan et Aziz Ibrahim.

Il se croyait invulnérable

L'incident, qui suit de deux jours l'assassinat, près de Mossoul, du frère de Sheikh Abdul Rahman al-Naïmi, un autre membre sunnite du Comité constitutionnel, montre que les insurgés – pourtant pour la plupart de confession sunnite – n'épargnent personne. «Les terroristes ne font pas de différence entre sunnites, chiites ou Kurdes. Quiconque travaille pour le gouvernement et la Constitution est une cible potentielle», confie Mahmoud Othman, un membre kurde du comité, encore sous le choc de la mort de son collègue.

Ancien baasiste et professeur de droit à l'Université de Kirkouk, Mejbel Sheikh Issa faisait partie des 15 sunnites qui venaient d'accepter de rejoindre, tardivement, les 55 membres du Comité de rédaction de la nouvelle Constitution, dont le texte sera soumis au parlement le 15 août prochain. Un geste encourageant après le boycott, par son clan, des élections législatives du 30 janvier, où les sunnites n'ont décroché que 17 des 275 sièges, loin derrière leurs adversaires chiites et kurdes.

Jeudi dernier, plusieurs autorités religieuses et politiques sunnites avaient lancé un nouveau signal positif en prononçant un appel inédit, depuis la mosquée de Nedaa al-Islam, à une participation au référendum du 15 octobre sur la Constitution. Mais ces derniers jours, certains tracts menaçant de mort les sunnites qui rejoignaient la politique avaient commencé à circuler sous les coupoles de certaines mosquées.

La cigarette au bec, et le verbe facile, Mejbel Sheikh Issa faisait partie de ceux qui se croyaient invulnérables. «Je ne comprends pas la démarche de certains de mes collègues qui s'enferment derrière des murs en béton. Ce même béton devrait servir à reconstruire l'Irak, pas à nous séparer de la population irakienne, qui se sent isolée du processus politique», insistait-il.

Depuis qu'il participait aux réunions quotidiennes de la zone verte, Mejbel Sheikh Issa se plaignait également de ne pas être suffisamment écouté par les autres membres du comité. «On nous considère désormais comme des citoyens de seconde classe», soufflait-il hier matin. Il envisageait même de démissionner si ses revendications n'étaient pas entendues: le renoncement au projet d'un Irak fédéral, la défense d'un pouvoir fort et d'une identité arabe. Des idées proches de l'idéologie du dictateur déchu… «Aucun gouvernement ne peut exister en Irak si les sunnites n'en constituent pas un des piliers», enrageait-il. Mais pour les insurgés – dont certains continuent à vivre dans la nostalgie de Saddam –, le fait même de faire de la politique dans un pays occupé par les forces américaines constitue un acte de «traîtrise».

A moins d'un mois du bouclage de la Constitution, les politiciens irakiens ne cachent pas leur inquiétude. «J'espère qu'on sera dans les temps», souffle Mahmoud Othman. Hier, les débats du comité ont été immédiatement suspendus après l'annonce de la mort des trois hommes. La semaine dernière, une autre réunion avait été annulée après l'explosion d'une voiture piégée à l'entrée de la zone verte. «Les terroristes n'ont aucun scrupule. Qu'ils soient islamistes ou anciens baasistes, ils sont prêts à tout pour s'imposer. Leur objectif: le pouvoir ou la mort», s'inquiète-t-il.