Négociations

La politique congolaise se décide à Genève

Sept personnalités de l’opposition en République démocratique du Congo sont réunies à Genève pour choisir, d’ici à dimanche, un seul candidat à la présidentielle du 23 décembre. L’enjeu: mettre fin au règne du camp du président sortant Joseph Kabila

Dans le hall d’un hôtel du centre de Genève, l’agitation est palpable. Des dizaines de Congolais parlementent dans le café, puis se lèvent soudain pour s’enquérir de la situation. Depuis 15 heures vendredi après-midi, sept figures de l’opposition sont réunies en conciliabule jusqu’à dimanche soir si nécessaire, avec un objectif en tête: dans l’optique de la présidentielle du 23 décembre prochain, désigner un seul candidat pour défier Emmanuel Ramazani Shadary, le prétendant choisi par Joseph Kabila, l’actuel président de la République démocratique du Congo, pour lui succéder.

Bemba hors course

Sur les sept personnalités, trois ne sont pas en lice. Moïse Katumbi, qui était venu en juin 2017 à Genève pour défendre sa candidature, ainsi que l’ex-chef de guerre et ex-vice-président Jean-Pierre Bemba ont jeté l’éponge, n’ayant pas pu figurer sur la liste des 21 candidats établie en août. L’ancien premier ministre Adolphe Muzito est lui aussi hors course. Le choix se limite à quatre personnes: Félix Tshisekedi, président historique de l’opposition, Vital Kamerhe, ex-président de l’Assemblée nationale, Freddy Matungulu, fondateur du parti politique Congo Na Biso (Notre Congo), et Martin Fayulu, député.

Chaque participant à la réunion de Genève réalise que les enjeux transcendent les ambitions personnelles et requièrent de l’humilité.

Une proche collaboratrice de Vital Kamerhe

Le moment est extraordinaire, plaçant Genève au cœur de la politique de la RDC. Le choix de la ville du bout du Léman, entend-on dans les coulisses, s’explique: la Suisse n’a pas de passé colonial. C’est un lieu neutre.

L’opposition congolaise apprend du passé. Elle ne veut pas répéter l’erreur stratégique commise lors de la présidentielle de 2011 où, face à Kabila, elle était partie totalement divisée, éparpillant les votes. Elle est passée à l’action en sollicitant la Fondation Kofi Annan établie dans la Cité de Calvin. C’est le Britannique Alan Doss, directeur exécutif de la fondation, qui officie en qualité de facilitateur de la réunion. Il est au bénéfice d’une grande expérience de la RDC pour avoir été le représentant spécial des Nations unies à Kinshasa de 2007 à 2010.

Si les sept personnalités n’arrivent pas à se rallier derrière un seul candidat, ce sera la catastrophe pour l’opposition. Il faut donc que chacun laisse son ego à la maison.

Christian Mwando Nsimba, secrétaire général adjoint de la plateforme politique Ensemble pour le changement

Assis dans un fauteuil du café de l’hôtel, le secrétaire général adjoint de la plateforme politique Ensemble pour le changement, Christian Mwando Nsimba, se confie: «C’est l’avenir du pays qui se joue ici. Mais, avertit ce proche de Moïse Katumbi, si les sept personnalités n’arrivent pas à se rallier derrière un seul candidat, ce sera la catastrophe pour l’opposition. Il faut donc que chacun laisse son ego à la maison.» Après les protestations d’un Congolais sans doute proche de Kabila qui a fait irruption dans le hall de l’hôtel, une proche collaboratrice de Vital Kamerhe le souligne: «Chaque participant à la réunion de Genève réalise que les enjeux transcendent les ambitions personnelles et requièrent de l’humilité.» Et Christian Mwando Nsimba d’ajouter: «Si un accord est trouvé à Genève, la population sera galvanisée et l’opposition aura de bonnes chances de l’emporter.»

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«En RDC, on vote selon l’ethnie»

La République démocratique du Congo est traversée par de très fortes tensions. A l’issue du double quinquennat de Joseph Kabila, qui s’est achevé à la fin de 2016, opposition et majorité avaient conclu l’accord de la Saint-Sylvestre pour cogérer le pays jusqu’à la tenue de nouvelles élections déjà renvoyées à deux reprises. Aujourd’hui, Joseph Kabila est accusé de ne pas avoir respecté l’accord, n’ayant pas libéré, par exemple, des détenus politiques. Le Conseil de sécurité de l’ONU a lui-même mis en garde Kinshasa. L’ONG Freedom for Torture a pour sa part dénoncé le gouvernement congolais, l’accusant de recourir à la torture pour faire taire des citoyens engagés politiquement.

A Genève, les sept figures de l’opposition sont représentatives de quasiment tout le pays. Si elles s’entendent sur une candidature, ce ne sera qu’un premier pas. «Il importera ensuite de convaincre les ethnies de chacune de ces figures. En RDC, relève une Congolaise présente sur place, on vote selon l’ethnie.» Pour accompagner le processus, des représentants de la société civile ont été conviés, dont Fred Bauma, activiste de la Lucha, mouvement citoyen pro-démocratie en RDC. Ce dernier comme d’autres auront la dure tâche de convaincre la population de dépasser ses clivages ethniques. Un défi.

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