Jeudi après-midi, Jean-Jacques Aillagon commente ainsi l'annulation des festivals de La Rochelle, d'Aix-en-Provence et d'Avignon: «Certains syndicats ont eu un comportement irresponsable, en jouant à la politique du pire pour se venger de l'initiative prise par d'autres syndicats de conclure un accord.» Qui sont ces irresponsables? Il s'agit de la fédération CGT du spectacle, majoritaire dans la profession.

On est loin de l'hommage discret rendu à la CFTC mais aussi à la CGT par François Fillon, le ministre des Affaires sociales, lors de la présentation de la loi sur la réforme des retraites devant l'Assemblée nationale le 10 juin, alors que le mouvement de grèves et de manifestations n'est pas encore éteint. Il se réjouit naturellement de l'accord signé par la CFDT et la CFE-CGC, mais il ajoute: «J'estime même que certaines organisations syndicales aujourd'hui contestataires ont apporté une utile contribution à notre projet.»

On est plus loin encore de l'atmosphère retenue qui règne dans le hall du Conseil économique et social à Paris le 3 février dernier, alors que les dirigeants des grandes centrales commentent le projet de réforme des retraites que vient de lancer Jean-Pierre Raffarin. Ce jour-là, le secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault, semble encore prêt à négocier et peut-être à signer un accord. Mais il demande avec insistance au gouvernement de modifier son calendrier et de ne pas s'obstiner à vouloir aboutir avant l'été.

L'espoir jusqu'au 15 mai

Le 3 février, les premières manifestations contre la réforme ont déjà eu lieu. D'autres sont programmées. La CGT est à quelques semaines de son congrès national du 24 au 28 mars et Bernard Thibault espère y montrer que sa confédération est définitivement passée de la culture de l'unanimité interne et de l'opposition systématique à des pratiques démocratiques et à un syndicalisme de propositions. La CGT a enrayé la chute de ses effectifs qui sont maintenant en hausse (685 186 cotisants à la veille du congrès). Elle a gagné les élections prud'homales de décembre 2002, avec 32,1% des voix, devant la CFDT (25,2%). Les relations de plus en plus confiantes entre les deux syndicats, grâce à leurs dirigeants Bernard Thibault et François Chérèque, laissent croire à l'apparition de nouvelles relations sociales où les conflits à répétition seraient remplacés par la négociation et des accords majoritaires.

Ce rêve prend fin le jeudi 15 mai. Au petit matin, les représentants des organisations syndicales et patronales sortent du Ministère des affaires sociales où ils viennent de négocier la réforme des retraites. Sans succès. Le gouvernement semble n'avoir d'autre recours que de tout reprendre à zéro ou de se contenter du soutien du Medef (l'organisation patronale). François Chérèque craint que cela ne sonne le glas du système de retraites par répartition. Il fait le forcing pour rencontrer le premier ministre et, en milieu de journée, il lui arrache quelques concessions. François Fillon convoque une réunion à 17 h au ministère; heure à laquelle les cinq grandes centrales syndicales sont invitées au siège de la CGT pour décider des actions à mener contre le projet du gouvernement qu'elles refusaient toutes le matin. La CFDT et le syndicat des cadres signent l'accord en l'absence de la CGT et de FO (majoritaires aux prud'homales).

La CGT considère qu'elle a été trahie par la CFDT, par le premier ministre et par François Fillon. Elle se retrouve dans la posture d'opposition qu'elle voulait abandonner mais que la majorité de droite paraît lui destiner pour longtemps. Aucune des propositions du syndicat qui souhaite repousser les échéances, reprendre les discussions et bannir les accords minoritaires n'a été prise en considération par le gouvernement, ni sur la réforme des retraites, ni sur celle de l'assurance chômage des intermittents du spectacle. La méfiance est solidement installée. Le gouvernement et sa majorité, qui déplorent régulièrement la faiblesse et la division des syndicats français, jouent sur leurs divisions et leur affaiblissement comme si le chaos social devait leur permettre de mener les réformes libérales en s'appuyant sur leur règne sans partage à l'Assemblée nationale et au Sénat. Ce règne durera normalement au moins jusqu'en 2007 et aurait pu leur laisser le temps de garder le contact avec la CGT. Mais les élections régionales et européennes de 2004 approchent. Et le gouvernement paraît vouloir avancer au galop avant que le verdict des urnes l'oblige, s'il est défavorable, à modérer ses ardeurs.