La stratégie de la Maison-Blanche de «pression maximale» contre l’Iran vient de montrer ses limites. En décidant unilatéralement d’actionner à partir de lundi le dispositif de snapback prévu dans l’accord sur le nucléaire iranien (JCPOA) de 2015, qui permet de réimposer les sanctions onusiennes à la République islamique, l’administration Trump s’est tiré deux balles dans le pied. Elle a confirmé son profond isolement au Conseil de sécurité de l’ONU, qui avait déjà sèchement refusé une telle option en août dernier par 13 voix contre 2 (Etats-Unis et République dominicaine). Elle provoque une rupture diplomatique sans précédent avec ses alliés européens, France, Royaume-Uni et Allemagne, qui avaient également négocié le JCPOA aux côtés des Américains, des Chinois et des Russes.

Agacement européen

Mercredi, par vidéo devant l’Assemblée générale de l’ONU, le président iranien, Hassan Rohani, a riposté à la décision des Etats-Unis, comparant leur attitude à celle du policier blanc qui avait étouffé un Afro-Américain, George Floyd, en maintenant le genou sur son cou pendant plus de huit minutes. Il a fustigé «l’arrogance» de cette Amérique qui met son genou sur le cou des «pays indépendants».

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L’Iran subit aujourd’hui encore de plein fouet les sanctions américaines appliquées depuis la décision de Donald Trump, en mai 2018, de retirer son pays de l’accord nucléaire. La devise iranienne a perdu plus de 50% de sa valeur et l’économie du pays, incapable d’exporter son pétrole, est exsangue. Téhéran a pour la première fois dû prier le Fonds monétaire international de lui accorder un prêt de 5 milliards de dollars.

A l’ONU, par visioconférence, le président français, Emmanuel Macron, a exprimé l’agacement des Européens: «Nous ne transigerons pas» sur le refus du retour des sanctions onusiennes qui avaient été en partie levées au vu de l’attitude positive de Téhéran vis-à-vis du JCPOA. L’écrasante majorité du Conseil de sécurité juge «illégale» la demande de retour des sanctions formulée par les Etats-Unis.

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Impact limité

L’administration américaine ne renonce pourtant pas à ses arguties juridiques. Comme elle a négocié l’accord nucléaire avec les Européens, la Chine, la Russie et l’Iran, elle estime avoir le droit d’activer le mécanisme de snapback pour éviter aussi que n’expire en octobre un embargo sur les armes, une mesure prévue dans le JCPOA. Or le gouvernement américain n’a plus la qualité pour agir après son retrait du JCPOA en 2018.

Cet épisode diplomatique sape la crédibilité des Etats-Unis en termes de respect du droit international. La Russie n’a pas manqué de sauter sur l’occasion pour le dire par la voix de son ambassadeur adjoint à l’ONU à New York, Dmitry Polyanskiy: «Il est difficile de voir un grand pays s’humilier ainsi.»

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Concrètement, quel impact auront ces nouvelles sanctions, qui seront de fait américaines et non onusiennes? Directeur de la Targeted Sanctions Initiative auprès de l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID), le professeur Thomas Biersteker s’est beaucoup penché sur le problème (Il a développé une application SanctionsApp servant de base de données relatives aux sanctions onusiennes). Même si les sanctions annoncées visent le Ministère de la défense iranien, l’Agence iranienne de l’énergie atomique ainsi que des scientifiques iraniens, Thomas Biersteker estime que la décision de Washington est «une posture et n’aura pas beaucoup d’effet. Le Trésor américain a déjà quasiment épuisé ses options. Les Etats-Unis n’ont aucune légitimité pour réimposer de telles sanctions. Ils n’ont même pas recouru au mécanisme de règlement des différends institué par le JCPOA.» Pour le professeur de l’IHEID, ce camouflet subi à l’ONU n’est que le «reflet de la pauvreté du concept de «l’Amérique d’abord».

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Crainte dans le golfe Persique

Et l’accord nucléaire? Il tient à un fil. Les Européens ont bien tenté de mettre en place un mécanisme de troc (Instex) pour tenter de contourner l’effet extraterritorial des sanctions américaines. En vain. Quant à Téhéran, il s’est longtemps conformé au JCPOA, mais à partir du retrait américain, il s’est affranchi peu à peu de certaines clauses de l’accord pour enrichir davantage d’uranium. Les mesures iraniennes sont toutefois facilement réversibles, estiment les spécialistes. Thomas Biersteker nourrit néanmoins une crainte: dans la perspective de la présidentielle américaine, Donald Trump pourrait décider d’appliquer les nouvelles sanctions par la force en arraisonnant des pétroliers iraniens dans le golfe Persique. Ce serait un casus belli très dangereux. Le pouvoir iranien a toutefois conscience d’une chose: s’il ne veut pas voir une réélection de Trump, il n’a pas intérêt à s’en prendre frontalement aux intérêts américains d’ici au 3 novembre.

Pour le chef de la diplomatie iranienne, Mohammad Javad Zarif, il est hors de question que son pays retourne à la table de négociations pour inclure dans le JCPOA, tel que le souhaite Washington, des clauses sur les missiles balistiques ou le rôle de l’Iran au Moyen-Orient. Les Etats-Unis doivent, dit-il, commencer par être «un membre de la communauté internationale qui respecte le droit».