France

«Moins les politiques sont légitimes, plus ils courtisent les journalistes»

Pour le sociologue de la communication Dominique Wolton, l’obsession médiatique des élus prouve avant tout leur perte de repères et de capacité d’agir sur le réel

Une spirale «infernale». Interrogé sur le couple politiques-journalistes et sur l’appétit médiatique des élus, l’universitaire Dominique Wolton y voit surtout le résultat d’une perte conjointe de crédibilité. Pour l’auteur de Indiscipliné! La communication, les hommes et la politique (Ed. Odile Jacob) la dérive est d’abord due à une crise massive de légitimité.

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Le Temps: A moins d’un an de la présidentielle, la France paraît aspirée par une spirale médiatico-politique sans précédent. Qui est responsable?

Dominique Wolton: Les journalistes et les politiques français sont emportés ensemble dans ce cercle vicieux. Pourquoi les journalistes ne disent pas non? Pourquoi les médias courent derrière les moindres déclarations des politiques? Sans doute parce que les uns comme les autres sont perdus. Ils sont persuadés, à tort, qu’à l’heure de Twitter et de Facebook, le public veut tout savoir à tout moment, ce qui est ridicule. Mais le plus inquiétant est sans doute la perte de repère des politiques qui communiquent d’autant plus qu’ils ne peuvent plus agir. Moins les politiques sont légitimes, plus ils courtisent les journalistes.

- Expliquez-nous…

- Cette situation n’est évidemment pas spécifique à la France. En gros, nos politiques sont pris dans le piège de la mondialisation dont ils ne savent plus comment se dépêtrer. Ils ne peuvent plus bouger car, dans le cas de la France, les règles européennes – acceptées et construites démocratiquement – sont très contraignantes. Pire: de droite comme de gauche, ils font, pour la plupart, à 80% la même chose une fois élus. D’où la surenchère électoraliste sur les valeurs, sur l’identité, sur la République forte. C’est pathétique. Et c’est surtout dangereux, car les électeurs ordinaires perdent les pédales.

Ils lisent et écoutent ce qu’on leur promet. Puis ils voient le décalage entre les promesses et l’action post-élection. Un fossé sans cesse plus béant, qu’ils reprochent amèrement aux journalistes, comme aux politiques…

- Cet engrenage est sans issue?

- L’une des spécificités françaises est cette vanité orgueilleuse commune aux journalistes et aux politiques. Les premiers rêvent de façonner la vie publique, donc ils donnent un large écho à leurs propres thèses. Prenez par exemple le refrain de ces jours-ci: Sarkozy est un bulldozer, Sarkozy va tout bousculer sur son passage aux primaires, etc.. la grande majorité des journalistes accréditent la reconquête de l’ancien président en oubliant que pour l’heure, Alain Juppé reste loin devant dans les sondages!

L’autre tragédie, du côté des journalistes politiques français, est qu’ils sont tout autant coupés du public que les élus. Ils écrivent, commentent, chroniquent surtout pour leurs confrères. L’hypermédiatisation est un miroir dans lequel ils se regardent.

- Les politiques devraient donc en tirer les conséquences, prendre leurs distances, jouer davantage du silence…

- Sauf qu’ils n’ont pas l’armature pour résister. Tous veulent être dans le manège médiatique et, comme celui-ci n’arrête pas de tourner, ils se retrouvent à prendre des positions pour alimenter la roue. Il y a aussi à mon avis, derrière cela, une problématique course à la modernité. Les politiques, comme les journalistes, s’imaginent que l’information doit absolument être aujourd’hui en mode continu, alors que les gens, eux, vaquent à leurs occupations, vivent leur vie, et réfléchissent avant de prendre leurs décisions de vote. L’hypermédiatisation, c’est le syndrome de la politique hors-sol.

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