à ne plus voir le ciel Polluée

L’air de la ville de Xingtai est le plus vicié de Chine. Face aux industriels du charbon et pour préserver l’emploi, les autorités locales n’ont imposé que des mesures dérisoires et inefficaces

L’obligation faite, depuis début janvier 2013, à 74 villes chinoises de publier en temps réel leurs relevés de pollution atmosphérique est venue confirmer ce dont beaucoup d’habitants se doutaient déjà ici. L’air de Xingtai est le plus malsain de Chine.

Le long de la grande rue du Fer et de l’Acier, qui conduit du nord vers le sud, d’une usine sidérurgique à une centrale électrique au charbon, point de manifestants pourtant. Seulement des habitants oscillant entre colère étouffée, doutes sur l’efficacité des mesures annoncées par le gouvernement pour endiguer ce fléau et résignation. «Entre eux, les gens se plaignent, parce qu’ils ne voient plus jamais les étoiles le soir», résume Su Yuhong, caissière d’une épicerie située en face des hauts fourneaux de l’immense aciérie.

Cette femme de 39 ans ne se souvient pas non plus d’avoir assisté à une journée de vrai ciel bleu durant toute l’année écoulée. Sur son téléphone, une application lui permet chaque matin de connaître l’étendue des dégâts. L’indice de qualité de l’air «est très souvent ­au-dessus de 300 microgrammes de particules fines PM 2,5 par mètre cube d’air [µg/m³]», raconte Su Yuhong. Un seuil synonyme «d’air gravement pollué», même si les standards chinois sont plus laxistes que ceux de l’Occident. Cette mère de famille est convaincue que la pollution atmosphérique a un impact sur la santé des jeunes de la région.

Il aura fallu que l’Etat chinois soit mis au défi par l’ambassade des Etats-Unis à Pékin et leur consulat à Shanghai, qui ont publié leurs propres relevés, pour qu’il se résolve à la transparence sur le niveau de pollution des villes du pays. Désormais, il suffit de faire une moyenne sur l’année, ce qu’a calculé l’organisation non gou­vernementale Greenpeace en janvier, pour constater que les six villes de Chine les plus polluées sont ­situées au Hebei, dont Xingtai, avec sa moyenne sur l’année de 155 µg/m³d’air de PM 2,5 et une journée de pic à 688 en moyenne sur vingt-quatre heures.

La municipalité n’a pas donné suite aux demandes d’entretien du Monde, mais Li Gang, le chef du bureau de l’environnement de la commune de Shahe, sous admi­nistration de Xingtai, a expliqué récemment au China Securities ­Journal à quel point le rang nouvellement connu et peu enviable de la ville met ses fonctionnaires sous pression, leurs supérieurs craignant les foudres de Pékin.

Le modeste bureau de l’environnement doit envoyer les relevés de particules fines aux dirigeants politiques locaux trois fois par jour. «S’ils voient que le chiffre des PM 2,5 est sur la tendance haute, ils nous appellent et nous disent de faire quelque chose. Il faut être disponible et prêt 24h/24», détaille Li Gang.

Mais il faut également entendre les doléances des patrons d’industries lourdes de la région. Ils se plaignent, lors des réunions avec les officiels, du coût d’installation et d’exploitation des filtres à sulfates et nitrates, qui menaceraient leurs bénéfices et, in fine, les emplois. Pour faire des économies, les industriels coupent ces systèmes de filtrage la nuit, lorsque Li Gang et ses collègues ont le dos tourné.

Quelques mesures ont été adoptées. Les employés de la voirie pulvérisent de l’eau le long des routes pour maintenir la poussière de charbon au sol lorsque la pollution grimpe au niveau d’alerte – ce qui est arrivé du 13 au 15 février, après un autre épisode critique de trois jours en décembre 2013, puis en janvier. Ces jours-là, les écoles suspendent les activités de plein air. La Ville a aussi imposé de bâcher les camions chargés du combustible et tente de mettre en place une circulation routière alternée.

Mais les habitants de Xingtai ne croient pas au miracle, dans cette région où la présence du charbon a incité à l’implantation des industries les plus polluantes depuis les premières années du maoïsme.

Shi Longhui, moine d’un petit temple dont les murs rouges contrastent avec le gris local, souligne qu’un effort a été fait pour dégager la montagne de caillasses et de cendres issues des mines et des centrales, qui rendait la vie impossible aux habitants du quartier sud dès que soufflait la brise.

Pendant près de six mois, des camions-bennes se sont relayés pour déplacer le monceau toxique, qui fut ensuite employé pour relever les terrains destinés à la construction d’une nouvelle voie express. Une usine qui crachait une vapeur à l’odeur acide a été contrainte de fermer ses portes. Toutefois, Shi Longhui estime que les autorités ne peuvent pas en faire plus sans porter un coup aux finances et à l’emploi locaux. «Fermer davantage d’usines aurait un impact sur l’économie; il faut aussi que les gens conservent leur travail», prévient le moine.

A deux pas, un commerçant de 56 ans, Li Heping, pense, lui, que l’air de la ville est devenu bien trop malsain pour maintenir un tel raisonnement. Il suffit de marcher dans la rue pour salir sa chemise, explique-t-il. «Il faut prendre l’économie en considération, certes, mais l’environnement aurait dû passer en premier depuis bien longtemps. Tout cela dépend du gouvernement et il n’a pas de solution», tranche le commerçant.

Plus loin, on peut lire, sur l’une des banderoles de propagande fixées sur les palissades des chantiers de construction, un vœu chimérique: «Rendre à Xingtai ses collines verdoyantes et le bleu de son eau, suivre un mode de développement favorable à l’environnement.»

«Fermer davantage d’usines aurait un impact sur l’économie; il faut aussi que les gens conservent leur travail»