Les Polonais appellent ça «lustracyjna», et cette «lustration» est en train d'accaparer l'essentiel de la campagne électorale en vue de l'élection présidentielle d'octobre prochain.

L'opération consiste, en vertu d'une loi votée en 1997, à vérifier que tout candidat briguant une charge étatique ne se soit pas compromis avec la police politique du régime communiste, la fameuse «Sluzba Bezpieczenstwa» (SB). Les candidats à la présidence (ils sont au nombre de 18) doivent ainsi passer des auditions devant une cour spéciale, chargée de vérifier la véracité des déclarations faites. Un aveu de collaboration n'entraîne pas de sanction automatique.

Troisième audition

En revanche celui qui serait pris en flagrant délit de mensonge se verrait interdire l'accès à toute charge publique pendant 10 ans. Au grand jeu de la «lustration», seul jusqu'ici parmi les candidats l'ancien ministre libéral des Affaires étrangères Andrejz Olechowski a reconnu avoir fricoté avec la SB. Aujourd'hui Lech Walesa subira sa troisième audition en une semaine, tandis qu'hier le verdict tombait pour le président sortant, l'ex-communiste Alexandre Kwasniewski, entendu mercredi pendant neuf heures et finalement blanchi. Selon le président du jury, Grzegorz Karziewicz, la déclaration du «lustré» «correspond à la vérité». Des soupçons pesaient pourtant sur Kwasniewski, donné favori dans la course à sa propre succession (54% d'intentions de vote) et qui aurait joué les informateurs sous le nom de code «Alek» dans les années 80. Les ex-agents de la SB venus témoigner devant la Cour ont tous affirmé n'avoir jamais entendu parler d'une collaboration avec Kwasniewski. «Si Kwasniewski avait été l'un de nos informateurs, je l'aurais su,» a ainsi expliqué un ancien haut fonctionnaire du Ministère de l'intérieur.

«Voler notre victoire»

Le même genre d'accusations pèse sur Lech Walesa, qui se serait, lui, compromis sous le pseudonyme de «Bolek», entre 1970 et 1976. Trois documents présentés à la Cour – des photocopies retrouvées dans les archives des services secrets – pourraient faire croire que Walesa avait signé un accord avec la SB et aurait touché de l'argent pour ses activités au profit de la police communiste. «Je n'ai jamais vu ces documents, je ne sais pas d'où ils viennent», s'est exclamé l'ancien dirigeant de Solidarité, avant d'ajouter: «Ce procès est ridicule. Des gens qui n'étaient rien à l'époque essaient aujourd'hui de nous voler notre victoire.» L'hypothèse d'un Walesa au service des communistes suscite évidemment une belle émotion en Pologne. «C'est Solidarité qui comparaît devant le tribunal. La Pologne est humiliée et dégradée aux yeux du monde», a estimé par exemple l'un des compagnons de lutte de Walesa, l'historien Adam Michnik. Pour qui l'hypothèse d'une collaboration de Walesa avec les communistes relève de l'absurdité: «Il faudrait alors en conclure que ce sont les services secrets communistes qui ont détruit le communisme.»

C'est pourtant la coalition de droite AWS-Solidarité qui avait voulu la loi de la «lustration», supposée permettre à la Pologne «de nettoyer son passé pour mieux affronter l'avenir.»