Allemagne

La Pologne est prête à reprendre ses sans-abri berlinois

Deux mille Polonais vivent dans la rue à Berlin. Depuis novembre, l’association polonaise Barka tente de les convaincre de rentrer au pays

Piotr, Norbert et Marek ont pris place à l’écart, sous le poste de télévision éteint. Les trois Polonais mangent en silence. Comme chaque vendredi matin, l’association Warmer Otto (Otto le chaleureux) offre le petit-déjeuner aux personnes sans logis dans cet ancien local commercial du quartier de Charlottenburg à l’ouest de Berlin, reconverti en siège de l’association. Une dizaine de tables sont réparties à travers la pièce. Au sol, un linoléum orangé. Les murs sont lambrissés, le mobilier est simple et fonctionnel. Des plantes vertes masquent un peu la rue et égaient la pièce. Quatre volontaires s’activent en cuisine dans le vacarme d’une radio à plein régime, préparent café, thé, pain, charcuterie, beurre et fruits. Karsten Krull dirige les opérations. Travailleur social de formation, la soixantaine, Krull navigue entre les tables avec un thermos de café, distribue quelques croissants offerts par un supermarché, prend quelques nouvelles des habitués, rabroue avec une ferme bienveillance celui qui apostropherait les autres ou tenterait de pénétrer dans la cuisine…

Les sans-logis d’Europe de l’Est nous disent souvent qu’on vit mieux dans la rue à Berlin que dans leur pays d’origine. Ici à Berlin, ils n’ont pas de problème pour avoir à manger, des vêtements propres ou prendre une douche

Karsten Krull, travailleur social

Le Warmer Otto est l’une des raisons pour lesquelles Piotr et ses compatriotes sont toujours en Allemagne. «Les sans-logis d’Europe de l’Est nous disent souvent qu’on vit mieux dans la rue à Berlin que dans leur pays d’origine, explique Karsten Krull. Ici à Berlin, ils n’ont pas de problème pour avoir à manger, des vêtements propres ou prendre une douche. Une dizaine d’organisations comme la nôtre dispensent de l’aide, matérielle ou administrative. Dans une petite ville de province en Pologne, il n’y a rien d’équivalent!»

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«Pas d’endroit où aller en Pologne»

Selon les estimations 10 000 personnes vivent dans la rue à Berlin. Dont 2000 Polonais, selon l’ambassade de Pologne. Piotr, 44 ans, est arrivé en Allemagne voici quatre ans. Casquette beige vissée sur la tête, très pâle, il n’a rien du clochard négligé. Il s’exprime posément dans un allemand presque parfait. Seul son nez cassé atteste de bagarres passées, «en état d’ébriété». «J’ai quitté la Pologne pour trouver du travail ici, explique-t-il. Mais je suis malade, et je ne peux plus travailler. Je voudrais rentrer en Pologne, mais je n’ai aucun endroit où aller et je me suis fait voler mes papiers. Je me suis disputé avec mes parents, et je ne sais même pas où habite mon frère.» Piotr, atteint d’un cancer chronique, dort dans un logement d’urgence mis à disposition par une association.

«C’est typiquement le genre de personnes que nous aidons», explique quelques jours plus tard Wojciech Greh, dans un café à proximité de la gare du Jardin zoologique, un des lieux les plus fréquentés par les sans-abri de Berlin. Ce travailleur social polonais de 37 ans au visage presque enfantin, bonnet bleu vissé sur la tête, consacre 20% de son temps à Barka, le reste de la journée à l’association allemande Stadt Mission. Depuis début novembre, Wojciech Greh et son coéquipier Darek, un ancien sans-logis de 42 ans, arpentent Berlin à la rencontre de leurs compatriotes à la rue. «Souvent, ceux qui ne veulent pas rentrer ont eu des problèmes en Pologne, explique Darek. Ils ont des dettes, ou ils sont menacés d’une peine de prison. A Berlin, ils ont travaillé au noir, n’ont pas été payés par leur employeur, sont alcooliques, ont perdu leur logement parce qu’ils ne payaient pas leur loyer. Beaucoup ne veulent pas retourner en Pologne.»

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«Pourtant, en trois mois, nous avons convaincu 18 personnes de retourner au pays, ajoute Wojciech Greh fièrement. On distingue quatre profils parmi ces volontaires au retour: les cas médicaux comme les personnes en fauteuil roulant ou les schizophrènes, les personnes qui cherchent à reprendre contact avec leur famille, ceux qui vont suivre en Pologne une cure de désintoxication et ceux qui sont portés disparus. Voici une semaine, nous avons retrouvé un homme que sa famille recherchait activement, et qui était à la rue depuis trois mois en Allemagne. C’était tellement émouvant de le voir pleurer au téléphone en entendant sa sœur!»

Barka, une association d’aide au retour

Fondée en 1989 par le psychologue Tomasz Sadowski, l’association Barka – gérée aujourd’hui par ses trois filles – aide également depuis sept ans les Polonais sans logis à l’étranger. Plusieurs filiales ont ouvert en Angleterre, en Irlande, aux Pays-Bas, en Belgique ou en Islande, des pays qui comptent une forte minorité polonaise depuis l’ouverture des frontières. «Depuis 2007, 20 000 personnes sont ainsi retournées en Pologne, raconte Wojciech Greh. Le concept est toujours le même: un travailleur social et un chef d’équipe, toujours un ancien SDF, vont à la rencontre des Polonais à la rue. On a toujours sur nous un thermos de café chaud et des cigarettes, pour briser la glace. Et puis les gens nous racontent leur vie. On retourne régulièrement les voir. Et s’ils veulent rentrer en Pologne, on les met dans le train ou on les accompagne s’ils ne peuvent voyager seuls», explique Wojciech Greh, qui jette régulièrement un coup d’œil sur son téléphone. Ce jour-là, il suit à distance le retour par le train d’un de ses protégés. «A 13h, il sera pris en charge à la frontière par un collègue en Pologne.»

En Pologne, les volontaires au retour sont dirigés vers l’un des quelque 30 centres d’hébergement de Barka, ou vers une clinique de désintoxication pour les personnes qui souffrent d’addiction. Darek habite aujourd’hui l’un de ces centres à la campagne, après six mois à la rue en Grande-Bretagne. Cet hiver, cet ancien drogué s’occupe des SDF de Berlin. Au printemps, il reprendra le poste de cantonnier que lui a attribué le directeur de son centre.

L’arrivée de Barka à Berlin a d’abord suscité un certain scepticisme au sein des associations locales. «Barka a des méthodes beaucoup plus paternalistes que celles des acteurs locaux, explique Juri Schaffranek, responsable du travail avec les sans-logis de l’association berlinoise Gangway. La religion joue un rôle important chez eux. Au début on a même cru à une secte! Leur façon de travailler convient à un petit pourcentage de personnes à la rue, mais pas à toutes.»

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