On est loin des manœuvres militaires russes de 2009 qui s’achevaient par une attaque nucléaire fictive contre la Pologne. Vendredi, la Douma a exprimé sa «compassion profonde à toutes les victimes» de Katyn, ce tragique chapitre de la guerre, où 22 000 officiers et intellectuels polonais avaient été abattus sur ordre de Staline en 1940. Longtemps, ce crime avait été imputé aux nazis par l’Union soviétique. Le geste du parlement russe est symboliquement fort et intervient au moment où les relations entre Moscou et Varsovie n’ont jamais été aussi bonnes. Il accompagne aussi la publication, cette année, de milliers de documents d’archives russes qui révèlent sans ambiguïté la responsabilité soviétique.

Le président de la Commission des affaires étrangères de la Douma, Konstantin Kosachev, ne boudait pas son plaisir hier: «C’est un texte historique pour les relations russo-polonaises.» Il intervient quelques jours avant la visite en Pologne, le 6 décembre, du maître du Kremlin, Dmitri Medvedev, et quelques jours après le sommet de l’OTAN où les membres de l’Alliance atlantique, dont la Pologne, ont ouvert une page historique avec la Russie en matière de coopération.

Un film, rappelle André Liebich, professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement, avait déjà traduit, en 2007, la volonté de crever l’abcès russo-polonais: Katyn, du grand réalisateur polonais Andrzej Wajda, qui, sans être anti-russe, montrait crûment l’horreur des massacres. «Il passa dans toutes les salles obscures de Pologne et eut un énorme retentissement. C’était une sorte de catharsis, un soulagement relevant de la psychologie collective.» Plus surprenant, le film passa en heure de forte écoute sur la chaîne de télévision russe Kultura.

Les relations mouvementées entre la Russie et la Pologne ont souvent été encombrées de franche animosité. Qu’il s’agisse du triple partage de la Pologne ou du Pacte germano-soviétique de 1939. Quelques événements récents ont néanmoins contribué à rapprocher Polonais et Russes. L’accident d’avion qui coûta la vie à Lech Kaczynski à Smolensk, à l’ouest de la Russie, le 10 avril 2010 alors que le président polonais se rendait au 70e anniversaire des massacres de Katyn, a paradoxalement fortement contribué à une embellie. Moscou a multiplié les gestes de sympathie à l’égard des Polonais. L’image du premier ministre russe Vladimir Poutine embrassant son homologue polonais Donald Tusk au milieu des débris était passée en boucle sur les chaînes de télévision polonaises. Elle avait occulté le refus de Jaroslaw Kaczynski, le frère jumeau du défunt, d’accepter les condoléances du premier ministre russe. Aujourd’hui, les partisans de Jaroslaw Kaczynski essaient de faire croire que la thèse de l’accident aérien est une tromperie.

Les Polonais ont aussi accompli des gestes de bonne volonté. En septembre, Varsovie a arrêté le leader tchétchène exilé Akhmed Zakaïev, exécutant un mandat d’arrêt émis par la Russie. Ils ont aussi invité le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov à parler devant la Conférence annuelle des ambassadeurs polonais. André Liebich reconnaît que la Russie reste un facteur de division entre le gouvernement de l’europhile Donald Tusk et le leader de l’opposition Jaroslaw Kaczynski. Avec l’élection d’un nouveau président, Bronislaw Komorowski, le pouvoir polonais a abandonné sa russophobie et s’est réconcilié avec l’Allemagne. «Aujourd’hui, relève André Liebich, la Pologne estime devoir assumer un rôle protecteur pour ses voisins de l’Est, la Biélorussie et l’Ukraine, exclues de l’Union européenne. Traiter avec Moscou est donc incontournable. Par ailleurs, bien que la Pologne eût appelé à la solidarité européenne face à l’arme énergétique russe, elle a conclu des accords bilatéraux avec Moscou dans le domaine de l’énergie.» L’amélioration des relations russo-polonaises va, estime le professeur, de pair avec l’embellie entre la Russie et les Etats-Unis.

Pour réconcilier Varsovie et Moscou, dont les frontières ne se touchent que par l’enclave russe de Kaliningrad, où vont avorter nombre de Polonaises, le chemin a toutefois été parsemé d’écueils. Comme le rappelle Marie Mendras, professeure à Science-Po Paris, Mikhaïl Gorbatchev avait déjà reconnu les crimes de Katyn en 1990 et le président russe Boris Eltsine s’était excusé en 1992 tout en remettant à la Pologne des archives du NKVD, l’ancêtre du KGB.

«Mais les choses ont changé avec Vladimir Poutine et sa tentative de réécrire l’histoire de la guerre. En septembre 2004, après la tragédie de Beslan, le Parquet militaire russe avait décidé de clore l’enquête sur Katyn», analyse la chercheuse du Centre d’études et de recherches internationales (CERI). Et Marie Mendras d’ajouter: «Sous Poutine, la Russie a été prise d’une folie anti-polonaise entre 2003 et 2005. C’est à ce moment que le pouvoir russe a changé la date de la célébration de la révolution d’Octobre du 7 au 4 novembre. Or c’est un 4 novembre que les Russes avaient jeté dehors les occupants polonais au XVIIe siècle.» André Liebich évoque aussi le rôle qu’a joué la Pologne dans la Révolution orange en Ukraine en 2004. Des ex-membres de Solidarité conseillaient les révolutionnaires ukrainiens au grand dam du Kremlin.

Le discours de Vladimir Poutine à Gdansk en septembre 2009 pour la commémoration du début de la Seconde Guerre mondiale a cependant marqué un tournant. Le pouvoir russe s’est sans doute rendu compte que le différend avec la Pologne devenait un obstacle gênant dans les relations entre Moscou et Bruxelles. L’Allemagne, qui s’est réconciliée avec la Pologne de Donald Tusk et Bronislaw Komorowski, a exercé son influence et voit le rapprochement russo-polonais avec soulagement.

Confiante, fière d’être le seul pays d’Europe de l’Est à exhiber un taux de croissance positif, la Pologne s’est décrispée. Ancien professeur de littérature russe, Georges Nivat le disait dans nos colonnes au lendemain du drame de Smolensk: «Si le rapprochement (russo-polonais) spectaculaire d’aujourd’hui se confirme, c’est non seulement la Pologne, mais toute cette Europe de l’Est qui peut, rapidement, voir fondre ses hantises.»