Cette fois, le roi, ou «papa», s’efface de la scène politique. Vendredi dernier, 9 avril, Gaston Flosse n’a pas été élu à la présidence de l’Assemblée de Polynésie, situation qu’il convoitait. Il avait été le premier président du gouvernement de Polynésie française, poste créé grâce à l’autonomie qu’il avait lui-même dessiné avec le soutien de Paris et du Parlement européen, où il a siégé. Il a présidé ses îles d’origine de 1984 à 2004, année durant laquelle sa formation a essuyé une sévère défaite électorale.

Aujourd’hui sénateur, Gaston Flosse aura marqué l’histoire de sa terre, en avancée autonomistes – mais sans jamais, de son côté, de visée indépendantiste – autant que dans un style de gouvernement plutôt baroque, couvé, depuis Paris, par Jacques Chirac. Et autoritaire. En février dernier, l’envoyé spécial du Monde indiquait: «Il se rêvait en monarque éclairé. Et ce fut Gaston Flosse ou le pouvoir total, sans concession. Bien sûr, il a créé un pays, la Polynésie, édifié une ville, Papeete, fondé une identité, l’autonomie paisible. [...] Une œuvre réelle, considérable, que même ses contempteurs soulignent. Mais ce fut au prix d’un règne autoritaire, achevé dans la disgrâce.»

Car le bâtisseur de la Polynésie s’était façonné un système, fait de clientélisme, de résidences somptueuses, d’incessants aller-retour vers la métropole, et de paillettes. Le Monde décrit encore: «Une «machine» dont les ressorts parfaitement huilés fonctionnaient grâce à un seul moteur. «Flosse s’est servi très habilement pour son projet politique de son amitié avec Chirac, il s’est servi de la France», décrypte le député UMP François Baroin, ancien ministre de l’outre-mer. Car l’animal politique, la bête de scène, le tribun aux colliers de fleurs, n’a jamais eu qu’un seul rêve : être roi, certes, mais roi d’un vrai pays. Un credo: l’autonomie, et pas l’indépendance. «C’était pourtant la dictature», lance René Dosière [député socialiste et connaisseur des affaires polynésiennes] ». Le reporter ajoute: «Jusqu’au bout, il a cru qu’il pourrait redevenir président de la Polynésie, sur un ultime coup de Jarnac, histoire de défier Sarkozy.»

Mais là, «papa Flosse»ne réussira sans doute pas son coup. Il sera plus occupé par les questions judiciaires, lui qui collectionne les affaires. L’Express les a recensées: emplois fictifs, obstruction à l’exercice de la justice, achat douteux d’un atoll... Certaines ont une indéniable coloration exotique, ainsi de l’affaire du compte japonais de Jacques Chirac, ou celle dite des «sushis de la présidence», que résume La Dépêche de Tahiti: «Le 23 mai 2004, à l’occasion des élections territoriales, une grande réception avait été organisée à la Présidence. On s’attendait à célébrer la victoire écrasante du Tahoeraa, 563 personnes avaient été invitées sur carton (près d’un millier était venu) et on avait commandé 630000 Fcfp de sushis, plus le renfort de personnel auprès de Pro Intérim pour plus de 1,6million Fcfp [au total, 19000 euros]. Le tout financé avec l’argent du contribuable. Et ce fut le coup de bambou, la déconvenue électorale que l’on sait.»

Plus grave, le nom du président déchu apparaît à plusieurs reprises dans l’enquête sur la mort d’un journaliste tahitien en décembre 2007, rappelle Bakchich: «L’ami Gaston craint surtout maintenant d’être soupçonné officiellement dans la disparition du journaliste Jean-Pascal Couraud dit «JPK». JPK avait disparu en décembre 1997 après avoir semble-t-il été enlevé par des hommes de la garde prétorienne de Flosse. Et n’a jamais été retrouvé depuis. Gaston Ier a toujours farouchement démenti avoir quelque chose à voir de près ou de loin avec cet assassinat présumé. Et faisait principalement valoir qu’il n’avait aucun intérêt à la disparition du journaliste. Mais cette ligne de défense commence à avoir du plomb dans l’aile», le fait que Jean-Pascal Couraud investiguait sur les casseroles du président d’alors ayant été avéré.

L’une de ses affaires a conduit Gaston Flosse en prison. C’était à l’automne dernier, après que le Sénat a levé son immunité. Il n’y a passé que quelques jours, mais l’expérience a inspiré l’ancien instituteur, raconte-t-il sur son «blog» (en fait, un site officiel et laudateur): «L’incarcération est toujours un moment difficile. Mais ce fut pour moi une extraordinaire leçon d’humilité ;de soumission, d’obéissance. Ce fut également de longs moments d’examen de conscience, de prière. Mais vous savez aussi que je suis un battant et je me suis concentré sur ma défense, d’autant que ce qui est relaté par cette presse souvent haineuse à mon égard n’est pas conforme à la réalité des faits.»

Il n’aura pas pour autant pu reconquérir l’assemblée. Laquelle est dans un certain état de désorientation, le vote de vendredi dernier ayant donné lieu à une «pantalonnade», considère La Dépêche de Tahiti, qui juge «pathétiques» les manœuvres opérées pendant deux jours au parlement de l’archipel autonome. Tahiti Presse détaille ces votes cumulés, les tours de scrutins à rebondissement, les changements de partis en cours de séance...

A ce stade, c’est Oscar Temaru, successeur du dirigeant historique, qui a accédé au perchoir. Mais le président, Gaston Tong Sang, va certainement demander la dissolution de l’Assemblée au président de la République – lui seul peut la décréter. A l’inverse, Gaston Tong Sang pourrait faire l’objet d’une motion de défiance.

Comme si cela ne suffisait pas, cette semaine, l’enceinte parlementaire a fait l’objet d’une alerte à la bombe. La Dépêche éditorialise: «Une alerte à la bombe à l’Assemblée, cela ressemble fort au dernier avertissement d’une population excédée, adressé à une classe politique paralysée dans ses divisions, ses manigances et son incapacité à résoudre les problèmes graves de la Polynésie. Un dernier avertissement avant d’autres réactions encore plus radicales. Pourtant, il faut rester prudent, car dans le passé, on a connu une alerte à la bombe qui n’avait rien d’une revendication politique. Cela n’empêche pas de constater chaque jour un peu plus l’extraordinaire fossé qui s’est creusé entre les élus et les électeurs, plus dégoûtés que jamais.» La Polynésie a connu douze gouvernements depuis 2004. Gaston Flosse doit ricaner.

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