Sahel

Le pompier pyromane de la Centrafrique

Le président du Tchad, au pouvoir depuis 1990, a joué un rôle ambigu dans la crise centrafricaine. Idriss Déby Itno est pourtant une carte essentielle pour Paris dans le Sahel

Le pompier pyromane de la Centrafrique

Afrique Le président du Tchad, au pouvoir depuis 1990, a joué un rôle ambigu dans la crise centrafricaine

Idriss Déby est pourtant une carte essentielle pour Paris dans le Sahel

Donné pour mort politiquement, et même physiquement à plusieurs reprises ces dernières années, le président tchadien Idriss Déby Itno est devenu en quelques mois le premier partenaire de la France en Afrique. Après avoir participé activement aux opérations militaires contre les djihadistes dans le nord du Mali début 2013, le Tchad s’est en effet imposé comme l’interlocuteur privilégié de Paris pour sortir de l’impasse en Centrafrique. Malgré sa forte implication et son rôle pour le moins ambigu sur place.

Depuis la mi-décembre, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a vu Déby à trois reprises. «On a mis en place une sorte de téléphone rouge entre les deux hommes, confie-t-on dans l’entourage du ministre. Car on a compris qu’aucune solution militaire n’était envisageable sans solution politique au préalable, et Déby a un rôle fondamental auprès de ses pairs à ce niveau-là.» Ces efforts ont débouché, le 10 janvier, sur un sommet extraordinaire à N’Djamena des pays d’Afrique centrale. C’est dans la capitale du Tchad que Michel Djotodia, l’ex-président par intérim en Centrafrique, a officialisé sa démission, sous la forte pression des pays de la région, en concertation étroite avec Paris. Pour entériner cette décision, les membres du parlement de transition centrafricain ont même été amenés au Tchad dans un avion spécialement affrété par N’Djamena.

Jamais, sans doute, Idriss Déby n’avait autant mérité sa réputation de faiseur de roi à Bangui. «On n’a même pas pris la peine de sauver les apparences», estime Marielle Debos, spécialiste du Tchad.

Car Idriss Déby Itno apparaît à bien des égards comme un pompier pyromane en Centrafrique. Il y a dix ans, il avait soutenu la prise du pouvoir par le général François Bozizé à Bangui. Dix ans plus tard, c’est encore Déby qui permet à la Séléka de chasser ce même Bozizé du pouvoir en ne s’opposant pas à la progression des rebelles venus du nord, qui comptent dans leur rang «un tiers de mercenaires tchadiens», selon une source bien informée. Pour le Tchad, c’est une affaire de sécurité: N’Djamena veut éviter que la Centrafrique largement désertique et en mal d’autorité ne devienne la base arrière de groupes rebelles ou terroristes.

La Séléka, note Marielle Debos, est passée à l’action en mars 2013, au moment où tout le monde avait les yeux rivés sur le Mali. La force «Serval», aidée justement par les troupes tchadiennes, menait alors son offensive victorieuse dans le nord contre les djihadistes. «C’est là que la crise actuelle s’est nouée en Centrafrique, estime la chercheuse. A Paris, on a laissé faire le Tchad, considérant que Déby allait régler le problème et on s’est réveillé à l’été, tardivement.»

Au vu de la dégradation accélérée de la situation sécuritaire et ­humanitaire dans son ex-colonie, Paris envisage alors comme inéluctable une opération militaire limitée pour éviter une guerre civile aux relents confessionnels. Ce sera l’opération «Sangaris», lancée début décembre après le vote d’une résolution au Conseil de sécurité de l’ONU. «En débarquant, on gêne un peu Déby, reconnaît-on à Paris, notant la porosité qui existe entre le contingent tchadien déployé au sein de la Misca (la force panafricaine déployée sur place) et les éléments tchadiens de la Séléka. Mais quand certains responsables à Bangui ont évoqué une possible sécession du nord, Déby a compris que sa créature était en train de lui échapper.» Impossible, pour lui, de courir le risque de voir se créer une zone grise incontrôlable à ses portes. Déby et Paris se retrouvent pour écarter Djotodia et tenter ainsi de sortir de l’impasse politique à Bangui, qui nourrit la violence dans les quartiers entre musulmans et chrétiens.

Mais le recours à la carte Déby est loin de faire l’unanimité à Paris, notamment dans l’entourage de François Hollande à l’Elysée. Alors dans l’opposition, le Parti socialiste avait vivement critiqué la dérive autoritaire du régime de Déby et ses violations répétées des droits de l’homme. En 2008, suite à une énième tentative de coup d’Etat repoussée de justesse à N’Djamena, grâce à l’aide précieuse et discrète de Paris, le pouvoir de Déby s’est lancé dans une répression tous azimuts. Une figure très respectée de l’opposition, Ibni Oumar Mahamat Saleh, a disparu, son corps n’a jamais été retrouvé. Paris avait demandé que la lumière soit faite sur cette affaire. Une autre époque.

«Il n’y a pas de solution durable en Centrafrique sans le soutien du Tchad, mais était-il nécessaire d’en faire le pivot?» s’interroge Marielle Debos. «Au Mali, comme en Centrafrique, on s’appuie sur Déby, un dirigeant qui ne partage pas les valeurs que nous défendons, déplore un ancien diplomate français. Un jour, les opinions africaines nous en ferons payer le prix.»

Après le Mali, où il a joué les premiers rôles aux côtés des Français, le président tchadien conforte ainsi sa stature d’homme fort de la région, à la croisée du Sahel et de l’Afrique centrale. Malgré les critiques sur le rôle ambigu joué par son pays dans la crise centrafricaine. Après avoir permis au général François Bozizé de s’emparer du pouvoir en Centrafrique en 2003, le Tchad l’a lâché dix ans plus tard, le jugeant incapable de stabiliser le pays. Pour tous les observateurs, jamais le mouvement rebelle de la Séléka n’aurait pu entrer dans Bangui sans le feu orange – voire vert – de N’Djamena, présent militairement en Centrafrique.

Dans un discours à la nation, le 1er janvier, le président Déby a vivement récusé ces soupçons. «Le Tchad s’est toujours préoccupé de la situation sécuritaire en Centrafrique, a-t-il lancé, et n’a ménagé aucun effort depuis 1994, pour appuyer techniquement, matériellement et financièrement ce pays frère et voisin à rétablir la paix et la stabilité dans les limites de ses frontières.»

Cette «solidarité» intéressée s’explique essentiellement par des considérations sécuritaires. Le président Déby, qui a survécu à plusieurs tentatives de coup d’Etat, redoute par-dessus tout que la Centrafrique ne serve de base arrière à de futurs mouvements rebelles. Pour parer ce danger, il a besoin d’un pouvoir allié à Bangui, pour ne pas dire satellisé.

Depuis des années, Paris et N’Djamena vivent une relation tumultueuse, sur le mode du «Je t’aime, moi non plus.» La France, qui dispose de forces prépositionnées et de six avions de chasse sur l’aéroport de N’Djamena, a aidé Déby à s’emparer du pouvoir en 1990. Lorsque le président tchadien a dû faire face aux offensives répétées des rebelles soutenus par Khartoum, à l’époque de la guerre du Darfour, Paris lui a plusieurs fois sauvé la mise, notamment en 2008, quand les rebelles avaient atteint les portes du palais présidentiel.

Mais, dans le même temps, Déby a toujours veillé a gardé son indépendance. Il a mal vécu la guerre menée par Paris et Londres contre le colonel Kadhafi, autre allié précieux de Déby dans la région.

A N’Djamena, Idriss Déby et ses proches contrôlent étroitement les rouages du pouvoir et l’argent du pétrole. Le dialogue avec l’opposition demeure bloqué. Paris, qui a délégué à l’Union européenne le soin de discuter de ces questions avec le régime de Déby, se préoccupe surtout de consolider son dispositif militaire au Tchad pour faire face à la mobilité des groupes djihadistes et à l’existence d’un foyer terroriste préoccupant dans le sud de la Libye. Idriss Déby, lui, consolide ainsi sa rente diplomatique.

En 2008, le PS avait critiqué la dérive autoritaire du régime et ses violationsdes droits de l’homme

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