Allemagne

Les populistes allemands de l’AfD sont aux portes du parlement

Le parti populiste de droite AfD est crédité de 11% des intentions de vote aux législatives du 24 septembre. Il pourrait ainsi devenir la troisième force politique du pays et la principale force d’opposition au Bundestag, ce qui compliquerait le travail du gouvernement

Short multipoches et lunettes de soleil à Brandenburg an der Havel en août, jeans et parka imperméable à Torgau en septembre… Un petit groupe d’hommes, jeunes, bronzés, mobiles et visiblement très déterminés, suit la caravane électorale d’Angela Merkel en ex-RDA. De meeting en meeting, ces anti-fans perturbent la campagne de la chancelière à coups de sifflets stridents et de hurlements, rendant son message inaudible. Les panneaux qu’ils brandissent – «Dégage!», «Traître!», «Fermez les frontières!» «Eliminer Merkel!» – trahissent leur sympathie pour le petit parti populiste de droite AfD (Alternative pour l’Allemagne) né en 2013 pour protester contre les plans de sauvetage de l’euro et reconverti dans la lutte contre l’islam et l’immigration depuis l’arrivée massive de réfugiés à l’automne 2015.

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L’AfD est créditée de 11% des intentions de vote dans les sondages, ce qui en ferait la troisième force politique du pays au lendemain des législatives du 24 septembre. Les sondeurs misent sur une marge de 2 à 3 points supplémentaires. «Les sympathisants de l’extrême droite perçoivent les instituts de sondage comme faisant partie du système haï, et refusent souvent de participer aux enquêtes d’opinion», rappelle le politologue Rudolf Korte de l’Université de Duisburg-Essen.

Au Bundestag, nombre de députés en campagne en ex-RDA parlent de portes claquées au nez, lorsqu’ils démarchent les électeurs. «Les gens n’ont plus honte de dire ouvertement qu’ils votent pour l’AfD, explique un député social-démocrate en campagne dans sa circonscription de l’Est. Ce parti est à mon avis largement sous-évalué dans les sondages, et pas seulement à l’Est. Mes collègues de l’Ouest racontent la même chose…»

Nouveau dynamisme

Les populistes de droite, sur le point d’entrer au Bundestag, font preuve d’un exceptionnel dynamisme de campagne, alliant perturbation des campagnes adverses, recours aux meilleurs professionnels du secteur et présence massive sur les nouveaux médias.

En début d’année, l’AfD, en proie à une querelle de ses chefs et déstabilisée par le recul de l’immigration, semblait avoir quasiment disparu du paysage politique. «A l’époque, beaucoup d’Allemands s’intéressent à son discours, mais peu sont prêts à voter pour ce parti tant son image est écornée», rappelle le magazine Stern. C’est alors que l’AfD fait appel à Thor Kundel, romancier à succès contesté et surtout patron d’une agence de publicité de Francfort. Kundel est le «directeur artistique» de l’AfD, responsable de la campagne d’affichage du parti, notamment d’une affiche particulièrement critiquée montrant de dos deux jeunes filles en maillot de bain, sous le slogan: «Burka? Nous, on craque pour les bikinis!» C’est également Thor Kundel qui établit le contact avec le gourou américain du digital Harris Media. L’agence compte parmi ses clients le parti populiste britannique UKIP, le Likoud de Benyamin Netanyahou et, pendant une courte période, Donald Trump.

L’importance des nouveaux médias

Les nouveaux médias sont particulièrement importants pour l’AfD, comme l’a révélé le scandale qui a récemment éclaboussé les groupes Facebook du parti. La semaine dernière, le petit parti satirique Die Partei (moins de 1% des intentions de vote) annonçait avoir piraté 31 groupes de soutien aux populistes, rassemblant au total 180 000 membres, au sein desquels il était parvenu à s’infiltrer incognito pendant plusieurs mois. L’auteur et satiriste israélien Shahak Shapira, à l’origine du piratage, dénonce la propagande émanant de ces comptes fictifs portant des noms tels que «Amour pour la Patrie» ou «AfD 51% – c’est notre objectif». Derrière ces comptes se trouverait une poignée d’activistes de l’AfD diffusant fake news, matériel publicitaire et messages haineux.

Le parti est également très actif sur Twitter. «L’AfD mène une stratégie très personnalisée, analyse le conseiller en communication politique Johannes Hillje. Certains chefs du parti comme Frauke Petry, Marcus Pretzell ou Beatrix von Storch sont particulièrement actifs, et utilisent leur compte pour occuper la une de la presse.» Comme lorsque Markus Pretzell, le chef du parti en Rhénanie, tweete sur «les morts de Merkel», juste après l’attentat du marché de Noël à Berlin en décembre dernier.

Sans alliés

Soutenue par une campagne très dynamique, l’AfD serait-elle en passe de devenir la principale force d’opposition au Bundestag? «L’AfD remonte, et plus l’AfD sera forte, plus on est sûr d’avoir une reconduction de la grande coalition des chrétiens-démocrates avec les sociaux-démocrates», souligne Jérôme Vaillant, spécialiste de l’Allemagne et professeur émérite de l’Université de Lille 3. Avec un petit parti d’extrême droite frôlant les 15%, il sera très difficile pour Angela Merkel, créditée de 37% au dernier sondage Infratest Dimap, de réaliser une coalition de droite avec son allié naturel, les libéraux du FDP crédités, eux, de 9%. Resterait donc la reconduction de la coalition actuelle, avec un bloc AfD fort dominant les bancs de l’opposition au Bundestag.

C’est un rôle que l’AfD connaît bien. Le parti est représenté dans 13 des 16 parlements régionaux du pays et s’y entraîne à l’opposition parlementaire, puisque aucun des partis traditionnels n’est prêt à s’allier avec lui. Au Landtag de Berlin, le parlement régional de la capitale allemande, le groupe parlementaire de l’AfD compte 23 députés sur un total de 160 élus.

Une publicité maximale

Le parti y cherche une publicité maximale, multipliant le dépôt de «motions-vitrines», comme les appelle le député libéral Marcel Luthe. «Ces motions attirent l’attention des médias mais n’ont rien à faire dans un parlement régional puisque qu’elles portent sur des sujets ne relevant pas de la compétence des Länder», accuse-t-il. Parmi ces initiatives, la demande que l’Allemagne soit de nouveau découpée au sein de la carte européenne en toile de fond du journal télévisé de 20h sur la chaîne publique ARD, ou encore l’interdiction du voile intégral. «Le parti peut ainsi créer l’illusion qu’il s’engage sur les thèmes qu’il défend, résume Marcel Luthe. Mais en réalité, il n’obtient rien!»

Du moins pour l’instant. En Saxe-Anhalt, où l’AfD a décroché 31% des voix aux élections régionales du printemps, la CDU régionale a tenté une opération de rapprochement fin août, en soutenant au parlement du Land le dépôt d’une motion demandant l’ouverture d’une enquête parlementaire sur l’action de l’extrême gauche dans la région. L’auteur de la motion n’était autre que l’Alternative pour l’Allemagne. Angela Merkel s’est vue contrainte de taper du poing sur la table. «Nous ne travaillons pas avec l’AfD», a tancé la cheffe du parti chrétien-démocrate, inquiète de ce flirt de son aile droite avec les populistes.

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