Ukraine

Porochenko verrouille le système judiciaire ukrainien

Iouri Loutsenko, un proche du président Petro Porochenko, a été nommé procureur général. Ce choix révèle l’emprise grandissante du clan Porochenko sur le pouvoir

La «loi Loutsenko», passée en quatrième vitesse, fait déjà enrager les réformistes ukrainiens. Mercredi, en moins de six heures, du jamais vu à la Rada, Petro Porochenko et sa majorité parlementaire viennent de s’asseoir, de manière dangereuse, sur le principe de séparation des pouvoirs, en nommant un proche du président, Iouri Loutsenko, au poste stratégique de procureur général du pays. Détail important: les députés ont voté un texte qui permet à un individu sans formation de juriste de devenir procureur général. Dans la foulée, Petro Porochenko, a signé le décret d’application. Affaire bouclée.

Agé de 51 ans, Iouri Loutsenko est un poids lourd de la politique ukrainienne. Figure de la Révolution orange en 2004, il devient ministre de l’Intérieur de Ioulia Timochenko de 2007 à 2010. Puis, Viktor Ianoukovitch revient en selle, et charge son procureur de l’époque de liquider deux ennemis politiques: Timochenko et Loutsenko. Ce dernier est envoyé en prison pour deux ans pour «détournement de biens et abus de pouvoir».

Iouri Loutsenko est libéré en avril 2013. EuroMaïdan commence en automne 2014. Le 30 novembre, après que des centaines d’étudiants ont été violemment battus, il est le premier à prononcer devant 20 000 personnes le mot de «révolution». Durant des semaines, il arpentera la place jour et nuit pour structurer la contestation, et sera même blessé par la police. A l’issue de la révolution, il deviendra l’éminence grise d’un Porochenko en pleine ascension.

Iouri Loutsenko, qui bénéficie d’un réel capital sympathie, se rend-il seulement compte que sa nomination constitue un coup de poignard à la démocratisation de l’Ukraine. L’architecte de la majorité parlementaire va désormais piloter le judiciaire, soit l’institution chargée des affaires de corruption actuelles ou passées, mais aussi des enquêtes sensibles sur les massacres de février 2014 sur Maïdan ou celui d’Odessa en mai 2014.

Vendredi, dans un discours teinté d’arrogance, le président Porochenko a balayé toute critique sur le procureur ou sur lui-même. «Iouri Loutsenko va protéger le poste de toute influence politique», a déclaré le chef de l’Etat.

La perspective fait sourire Lena Sotnyk, députée du parti réformiste Samopomitch, proche de la société civile, qui a rejoint l’opposition, dont le parti a voté contre la «loi Loutsenko». «Loutsenko n’est pas malhonnête, mais il lui sera très difficile d’être indépendant et de ne pas décrocher le téléphone quand la présidence l’appellera», craint la jeune députée, qui souligne un vote bâclé, des abus de procédure et aucun droit de parole accordé à l’opposition. Selon elle, «on va assister à la fin des procédures dans les affaires de corruption», dès le moment où le bureau d’investigation sur les affaires de corruption va être rattaché au parquet.

«Le but du président était de prendre le contrôle des trois pouvoirs, poursuit Lena Sotnyk. L’aspect positif, c’est qu’il sera directement responsable. La mauvaise nouvelle, c’est qu’il y a une menace pour la démocratie et le pluralisme en Ukraine.» D’autant que Petro Porochenko a le sens de la famille, et a profité de la journée pour faire quelques cadeaux à ses proches. Son ami de service militaire Ihor Kononenko, accusé de corruption, a repris hier du galon au parlement, et c’est la marraine de la fille du couple Porochenko, Oksana Bilozir, qui remplacera comme députée Iouri Loutsenko. Quant aux forces qui ont soutenu ce dernier, les députés fidèles à l’oligarque Ihor Kolomoisky et des anciens du Parti des régions de Viktor Ianoukovitch – ceux-là même qui l’avaient envoyé en prison –, elles avaient tout à craindre d’un procureur courageux.

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