Royaume-Uni

Au port de Douvres, dans l’angoisse du chaos

Le tiers du commerce britannique passe par le port de Douvres et le tunnel sous la Manche. En cas de Brexit sans accord, chaos et embouteillages monstres sont annoncés

Du haut des fameuses falaises blanches de Douvres, le ballet logistique du port de marchandises est fascinant. Dans un va-et-vient incessant, les camions défilent, s’arrêtant à peine deux minutes, le temps pour les chauffeurs de montrer leur passeport et leur billet pour le bateau. Moins de dix minutes après leur arrivée, ils sont embarqués à bord d’un des ferrys qui relient le continent européen, à raison d’un départ toutes les vingt minutes. Les plaques d’immatriculation défilent, au hasard des destinations: Pays-Bas, Pologne, Espagne, Lituanie, Hongrie, Roumanie…

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Le sort du commerce britannique dépend très largement de cette belle mécanique minutée, véritable «poésie en mouvement», comme le dit joliment Dave Clements, représentant local du syndicat GMB. Ici passent 17% des biens importés et exportés du Royaume-Uni. En ajoutant le tunnel sous la Manche, à quelques kilomètres de là, la proportion atteint 30%. La plupart des produits frais, et les usines qui pratiquent l’approvisionnement «juste à temps», passent par ce nœud vital de l’économie britannique.

C’est complètement fou. Jamais un pays ne s’est autant automutilé.

Dave Clements, représentant local du syndicat GMB

Un Brexit sans accord menace pourtant de l’asphyxier soudainement. Le vote de ratification à la Chambre des communes, prévu initialement le mardi 11 décembre, a été repoussé au dernier moment par la première ministre, Theresa May. Le risque d’une sortie de l’Union européenne brutale et sans transition se rapproche. Faute d’accord, le Royaume-Uni deviendrait le 29 mars 2019 à minuit un pays tiers de l’UE, nécessitant de vérifier pour chaque camion les droits de douane et l’origine des biens. «Cela bloquerait complètement le système», s’inquiète Dave Clements.

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Selon une étude de l’Imperial College de Londres, deux minutes supplémentaires de vérification par véhicule provoqueraient pendant les périodes de pointe une cinquantaine de kilomètres d’embouteillages le long de l’autoroute M20, en provenance de Londres. Dans son plan de préparation du Brexit, le comté de Kent, où se trouve Douvres, décrit des camions bloqués pendant des jours, des ordures qui ne peuvent plus être ramassées, des cantines d’école non ravitaillées en produits frais, des enfants qui peinent à se rendre à leur établissement à cause des routes encombrées…

Il ne s’agit pas d’un scénario purement imaginaire. Le Kent a connu en 2015 une situation similaire, quand des grèves à Calais et des débordements de migrants ont provoqué de graves ralentissements du côté français. Pendant près d’un mois, l’autoroute M20 a été fermée dans un sens, servant de parking à camions. Mais cette fois-ci, selon les plans officiels du gouvernement britannique, le chaos devrait durer six mois.

Nous sommes déjà à flux tendu. Le moindre contrôle supplémentaire posera des problèmes.

M. Sandy, le patron de Martin Trux

«Faites le calcul, explique Peter Wright, un douanier du syndicat PCS. On met environ 250 camions par bateau. Si vous ajoutez cinq minutes par camion, vous avez déjà 1250 minutes supplémentaires.» Reste à multiplier par 2,6 millions de poids lourds passés par le port en 2017…

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Actuellement, seuls 3% d’entre eux partent à destination d’un pays hors de l’UE. La paperasserie requise nécessite une vérification au port d’une vingtaine de minutes, les bons jours. «Même si vous ne passez qu’à 6% de vérifications, vous avez immédiatement des routes complètement embouteillées», conclut Andrew Meaney, du bureau d’études Oxera. «C’est complètement fou, s’agace Dave Clements. Jamais un pays ne s’est autant automutilé.»

Dans ces conditions, la tension monte chez les spécialistes de la logistique à Douvres. «Je suis très déçu du report du vote [au parlement]», gronde M. Sandy, le patron de Martin Trux, une petite entreprise de dédouanement d’une cinquantaine d’employés.

Manque flagrant de préparation de la part du gouvernement britannique

«Nous sommes déjà à flux tendu. Le moindre contrôle supplémentaire posera des problèmes.» Les risques ne concernent donc pas que le Brexit sans accord, mais aussi celui d’un accord partiel, plaçant le Royaume-Uni hors de l’union douanière.

Pourtant, le gouvernement britannique n’a presque rien préparé pour l’instant. Tout juste quelques travaux sont-ils en cours le long de la M26, une étroite autoroute à deux voies à la sortie de Londres, afin d’agrandir la voie de secours. «Rien n’est prêt», tance Dave Clements. Le comté de Kent critique le manque d’informations venant du gouvernement.

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Le système actuel de commerce à flux tendu ne date pourtant que de 1993, année d’entrée en vigueur du marché unique européen. Avant cela, les camions devaient systématiquement passer en douane. Autour de Douvres, 130 entreprises employant 3000 personnes se consacraient aux formalités administratives. Il en reste aujourd’hui dix fois moins.

On ne sait pas quelle sera l’issue du Brexit. Difficile de se préparer dans ces conditions

Le patron d’une entreprise se consacrant aux formalités administratives

«On peut revenir à l’ancien système, on sait faire, explique le patron d’une de ces entreprises, qui préfère rester anonyme. Mais cela prend du temps pour s’adapter. Je n’ai pas assez d’employés aujourd’hui pour faire face à une soudaine hausse des demandes. De plus, le commerce a quintuplé de volume depuis 1993.» Il a embauché deux nouveaux employés et réservé des locaux pour s’agrandir. «Mais c’est un pari. On ne sait pas quelle sera l’issue du Brexit. Difficile de se préparer dans ces conditions.»

«On cherche à nous faire peur»

Les incertitudes de ces PME n’émeuvent guère la population locale. A Douvres, le Brexit a récolté 62% des suffrages. Aujourd’hui, un simple tour au Eight Bells, un pub local, montre que peu ont changé d’avis. Colin, 66 ans, à la retraite, a autrefois travaillé dans une entreprise de dédouanement. «On arrivait à faire face avec un stylo et une machine à écrire. On peut sûrement y arriver de nos jours avec l’informatique.»

Même Adam, un douanier qui travaille à Coquelles, à l’entrée de l’Eurotunnel du côté français, et qui connaît par cœur les problèmes de vérification de marchandises, n’est pas convaincu du scénario apocalyptique. «On cherche à nous faire peur, explique-t-il en descendant sa pinte de bière. L’Europe a besoin de commercer avec nous. Je suis sûr qu’elle ne nous imposera pas de lourdes procédures. On est la Grande-Bretagne, on est un grand pays, on peut se remettre de ces problèmes.» Si rien ne change politiquement, on saura s’il a raison dans trois mois et demi.

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