Trois cents mètres de long, 67 000 tonnes et un petit nom: le Liaoning, cette province du nord-est de la Chine située aux confins stratégiques de la mer Jaune et de la Corée du Nord, au cœur de l’ancienne Mand­chourie envahie par le Japon en 1931… Le président chinois Hu Jintao et son premier ministre Wen Jiabao ont assisté, en personne, ce mardi au port de Dalian, à la «mise en service actif» du premier porte-avions livré à la marine de l’Armée populaire de libération. La Chine, souligne l’agence de presse officielle Chine nouvelle, devient ainsi le dixième pays du monde et le dernier des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU à posséder un porte-avions.

Pour quoi faire? D’abord, susciter un élan de fierté nationale. Le Liaonin g sera «d’une grande importance pour inspirer le patriotisme, l’esprit national et promouvoir les technologies de défense nationale, signale sans ambages Wen Jiabao. [Le bâtiment] sera aussi d’une grande importance pour le renforcement de la puissance de défense et la force générale du pays.»

La Chine avait marqué les esprits, sinon inquiété, l’an dernier, en dévoilant son programme d’acquisition de porte-avions. Un signe de plus de la volonté de Pékin d’affirmer sa montée en puissance. Economique évidemment, politique aussi, mais également militaire – dans un contexte d’incertitudes et de tensions régionales croissantes.

Certes, il s’agissait de «recyclage». Le navire a été racheté à l’Ukraine en 1998. Il avait échoué là, dans un chantier naval, après que sa construction pour la marine soviétique sous le nom de Varyag fut interrompue à la dislocation de l’URSS en 1991. Une entreprise chinoise liée à l’armée l’avait acquis, officiellement pour le transformer en casino flottant au large de Macao. Le voilà transformé en navire de guerre.

La direction chinoise affirme que le navire servira à l’«entraînement» et à la «recherche scientifique». Des «experts indépendants», cités par l’AFP à Pékin, doutent d’ailleurs que le Liaoning disposera de sitôt de l’arsenal aéronaval supposé le rendre pleinement opérationnel. Mais le premier ministre ne cache pas que le «programme de porte-avions» contribuera à «la sauvegarde de la souveraineté internationale, à la sécurité et à l’intégrité territoriale de la Chine».

Cette posture virile renforcera l’inquiétude suscitée à l’étranger par l’actuelle poussée nationaliste anti-japonaise. Avec des mouvements de rue plus ou moins téléguidés par les autorités pour le chapelet d’îles Senkaku (Diaoyu pour les Chinois) que Pékin et Tokyo se disputent. A Bruxelles, l’Union européenne a souligné mardi sa préoccupation, après que Taïwan est à son tour entré dans la danse (lire ci-contre). «L’UE appelle toutes les parties à prendre des mesures pour calmer la situation», a déclaré la chef de la diplomatie, Catherine Ashton.

La mise en service du Liaoning s’inscrit aussi dans un renforcement vertigineux de dépenses militaires chinoises. Pékin, longtemps considéré comme un «soft power» sans velléités hégémoniques, aurait l’ambition de rivaliser avec l’hyperpuissance américaine – certes encore très supérieure, qui a elle-même renforcé son intérêt et sa domination dans la zone Asie-Pacifique et multiplie les manœuvres avec ses alliés japonais ou coréens.

Mais au moment où le Pentagone doit couper dans ses dépenses, austérité budgétaire oblige, la Chine a augmenté ses dépenses militaires de 11,2% cette année, alors que la croissance du PNB retombait autour de 6%. A tendance inchangée, relève pour l’Institut d’études de sécurité de l’UE (IIS) Chris Hughes, de la London School of Economics, le budget de défense chinois devrait égaler celui des Etats-Unis à l’horizon 2050.

Le lancement du Liaoning révèle aussi «la pression croissante de l’appareil militaire» sur la ligne politique de la Chine, souligne Chris ­Hughes, alors que l’on s’interroge sur la future direction du pays après le renouvellement de ses hauts dirigeants. Ceux-ci doivent être désignés dans la foulée du 18e congrès du Parti communiste chinois, cet automne.

Pour autant, l’ISS estime que les «défis domestiques» prédomineront en Chine au cours des prochaines années. L’accent mis sur l’élan patriotique détournera peut-être l’attention de la population des conséquences du ralentissement économique en cours. Et de l’explosion des inégalités, au moment où les conflits sociaux se multiplient, comme dans l’usine Foxconn, ce week-end.

Le lancement

du «Liaoning» s’inscrit dans un renforcement des dépenses militaires chinoises