Diffusées par les médias russes, les images montrent les marins à la parade, tandis que résonnent les hymnes nationaux et que décollent les avions de combat. Alors que le porte-avions russe Amiral-Kouznetsov se trouve en Méditerranée, de retour de Syrie et en chemin pour rejoindre sa base de Severomorsk, l’appareil recevait mercredi à son bord un hôte particulier: le maréchal Khalifa Haftar, cet ancien général de Mouammar Kadhafi qui est devenu aujourd’hui le réel «homme fort» de la Libye.

Si la Russie entendait «capitaliser» ses récentes victoires militaires en Syrie, qui ont notamment abouti à la reprise entière d’Alep par le régime de Bachar el-Assad, elle ne s’y prendrait sans doute pas autrement. Accueilli en grande pompe, signant des documents dont le contenu n’a pas été spécifié, Khalifa Haftar s’est entretenu par vidéoconférence avec le ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou. Avant de rencontrer, une fois réintégré son fief de Tobrouk, dans l’est de la Libye, le chef d’état-major russe Valéri Guérassimov.

Moscou très proche de Mouammar Kadhafi

La Russie entretenait de forts liens avec Mouammar Kadhafi avant sa chute, et sa mort, en 2011, à la suite d’une intervention occidentale. Moscou et Tripoli avaient signé des contrats pour une valeur supérieure à 4 milliards de dollars et, en 2010, la Russie avait obtenu de pouvoir utiliser, à des fins militaires, le port de Benghazi. Une bonne partie des militaires de l’armée libyenne, dont Khalifa Haftar lui-même, ont fait leurs classes en Russie ou dans l’ancienne Union soviétique. «Mais il ne faut pas en tirer un parallèle direct avec la Syrie, note Mattia Toaldo, de l’European Council on Foreign Relations. Avec la Syrie d’Assad, la relation a toujours été beaucoup plus étroite.» Ainsi, la Russie est liée depuis 1980 par un traité d’amitié et de coopération avec la Syrie, ce qui n’est pas le cas de la Libye.

L’épisode du porte-avions Amiral-Kouznetsov n’est pourtant que le dernier en date d’un rapprochement à grande vitesse entre Moscou et un maréchal Haftar qui, de Tobrouk, conteste l’autorité du gouvernement libyen de Fayez el-Sarraj, installé à Tripoli avec la bénédiction des Nations unies et des pays occidentaux. «La Russie tente de tirer parti aujourd’hui du vide laissé par le départ de l’administration de Barack Obama et par la faiblesse actuelle de l’ONU dans ce dossier», estime Mattia Toaldo.

Courtisé de tous

Khalifa Haftar est soutenu officiellement aussi bien par les Egyptiens que par les Emirats arabes unis. Alors qu’il dispose d’une importante force militaire, beaucoup lui prêtent l’ambition d’apparaître comme l’homme providentiel qui finira par s’emparer de tout le pays. Face à un gouvernement de Tripoli très faible, c’est l’homme que tous courtisent, y compris d’ailleurs, sans le dire, les Occidentaux eux-mêmes.

De fait, les nouvelles sont plutôt bonnes pour ce militaire. Alors qu’il aime s’afficher comme le meilleur rempart face à la menace islamiste, il ne s’embarrasse guère de différences entre les djihadistes de l’État islamique ou toute autre forme d’islamisme, y compris les Frères musulmans. En Syrie, la Russie a démontré qu’elle est sur la même ligne. Et ce camp devrait bientôt être rejoint par l’administration de Donald Trump. «Il y a de l’espace politique pour une convergence entre Russes et Américains», résume Mattia Toaldo. Le chercheur y ajoute encore l’Egypte d’un autre maréchal, le président Abdel Fattah al-Sissi qui a bâti son pouvoir en éradiquant celui des Frères musulmans. «Si la lutte contre l’islamisme devient la seule priorité, nul n’a besoin d’un pouvoir politique fort à Tripoli. Une armée puissante suffit. Et à ce jeu-là, Khalifa Haftar est sans conteste le mieux placé.»

Prise de pouvoir aisée

La démonstration de force russe en Syrie, que Moscou voulait voir symbolisée par le déploiement du porte-avions Amiral-Kouznetsov, pourrait porter ses fruits bien au-delà d’Alep. C’était d’ailleurs l’une des ambitions clairement affichées par le Kremlin: donner la preuve que, lorsque Moscou s’engage auprès de ses alliés, il ne les lâche plus. Dans le cas libyen, ni les Américains ni les Européens n’ont montré le quart de cette détermination, laissant tout juste survivre aujourd’hui le gouvernement de Fayez el-Sarraj.

«Les milices libyennes, surtout autour de Tripoli, sont avant tout opportunistes et leur engagement dépendra des occasions qui se présentent», conclut Mattia Toaldo. Autrement dit: si Khalifa Haftar continue d’avoir le vent en poupe avec l’appui des Russes, des Américains et des Egyptiens, il n’aura même pas besoin de quitter son fief de Tobrouk pour déloger le gouvernement de Tripoli. Les milices locales, passées sous ses ordres, s’en chargeront tout aussi bien.