L’île oubliée (4/5)

A Porto Rico, les plaies laissées par l'armée américaine

Les îles de Vieques et de Culebra ont été utilisées comme camps d’entraînement pour la Marine US, pour des tests de missiles et de substances nocives. La vie des habitants en a été affectée

Cette semaine, «Le Temps» emmène ses lecteurs à Porto Rico, l'île (dés)enchantée. Pour explorer ses liens complexes avec les Etats-Unis et la crise d'identité de ses habitants. Le tout dans une ambiance très caribéenne.

Episodes précédents:

Dans la moiteur de la nuit, deux hommes jouent au billard comme des dieux. Le bar est sombre, les clients, des habitués qui se comptent sur les doigts d’une main. Le patron à la barbe hirsute se fait défier par son ami qui, sous son marcel avec un pont de Brooklyn imprimé, roule ses épaules comme une panthère. Entre deux coups de queue, il esquisse des petits pas de salsa, le regard provocateur. Son compagnon de jeu, tout aussi habile, lui répond aussitôt. Les canettes dorées de Medalla s’alignent sur le bar.

Des chevaux sauvages partout

Dans un coin, un vieil homme observe la scène depuis une bonne heure avec sa femme. Assis à une petite table, ils se tiennent la main. Puis, l’homme s’approche péniblement du bar, intrigué par notre présence. Entre la musique qui perce nos tympans, son portoricain avec les consonnes englouties et l’alcool qui fait son effet, la discussion n’est pas des plus simples. Il y a pourtant tant de sujets à aborder à propos de la petite île de Vieques. L’occupation militaire américaine qui hante toujours ses habitants. Les tests de missiles et de substances nocives. L’ouragan Maria

Maria. Nous avons à peine effleuré le mot et voilà que Leandro peine à cacher son émotion. Il hurle pour se faire entendre, gesticule, fâché, pour expliquer l’aide qui n’est jamais venue. Des larmes commencent à perler sur ses joues. A quelques mètres, la partie de billard endiablée se poursuit, les déhanchés aussi. On s’en veut d’avoir brisé ces moments d’insouciance festive. Certaines blessures cicatrisent mal. Pour Leandro, les souvenirs de Maria ravivent des douleurs.

Des taux de cancer élevés

Vieques est une petite île, à l’est de Porto Rico. On y accède en ferry depuis le port de Ceiba. A Vieques, les touristes peuvent visiter les deux principales villes, Isabella Segunda et Esperanza, s’extasier devant les chevaux qui se promènent partout, librement. Ou songer à s’acheter de magnifiques parcelles, avant que les prix ne flambent encore plus. Ils peuvent manger des poissons en sirotant leur piña colada sur des plages aux eaux turquoise, en pensant à Christophe Colomb qui y a fait escale, lors de son deuxième voyage aux Amériques.

Et bien sûr, faire de la plongée sous-marine. Sans oublier, le soir, de partir en kayak au large de Mosquito Bay, l’une des trois baie bioluminescentes de Porto Rico. Où du plancton microscopique provoque une sorte de lumière bleue fluorescente au moindre mouvement dans l’eau. Voilà pour la facette positive, celle qui figure dans les catalogues pour touristes. Mais Vieques a aussi sa face noire, bien moins lumineuse.

Elle a été occupée pendant des décennies par l’armée américaine, qui en a fait un camp d’entraînement pour l’OTAN. En 1941, la majeure partie de l’île a été réquisitionnée et la présence américaine s’est renforcée dans les années 1960, en pleine guerre froide et guerre du Vietnam. Les civils, victimes d’expropriations forcées, se sont vu priver des deux tiers de l’île. Ils n’ont eu droit qu’à un corridor étroit au milieu. Les Américains ont notamment procédé à des tests d’armements. Entre 1941 et 2003, plus de 300 000 munitions ont été utilisées au cours d’exercices militaires. Rien qu’en 1998, près de 23 000 explosifs ont été testés sur l’île.

«Cobayes des Etats-Unis»

Les militaires se sont aussi adonnés à des tests de substances nocives, comme l’agent orange. Des tests qui n’ont pas épargné la population. Comment expliquer sinon qu’à Vieques, où vivent près de 9000 personnes, le taux de cancers est trois fois supérieur au taux médian de Porto Rico? C’est ce qu’a révélé une étude du Département de la santé. Des actions en justice ont été lancées pour exiger des indemnisations, en vain. «Pendant des années, nous avons servi de cobayes aux Etats-Unis», relève un militant écologiste de longue date. Cobayes? Il y a eu d’autres exemples. Au milieu des années 1960, plus d’un tiers des Portoricaines ont été victimes de stérilisations forcées.

A la fin des années 1990, une importante campagne de désobéissance civile, fortement médiatisée, a dénoncé l'«occupation militaire» américaine. Elle a fini par obtenir gain de cause, quatre ans plus tard, après une vague d’arrestations, y compris de personnalités locales. C’est la mort de David Sanes Rodríguez, employé civil de la Marine américaine, qui a déclenché cette vive colère. Il a été tué le 19 avril 1999 par «accident» alors qu’il était en service, comme gardien, touché par deux bombes lâchées par un Hornet F/A-18. Le scandale est encore vivace à Vieques.

Le 1er mai 2003, le président George W. Bush annonce officiellement le retrait de la Marine américaine de Vieques, amorcé deux ans plus tôt. Sur l’île voisine de Culebra, où le président Theodore Roosevelt avait créé une base navale militaire en 1903, l’armée a dû partir plus tôt, en 1975, après de violentes protestations de la population, pour déplacer ses opérations à Vieques. Mais sur la plage de Flamenco, connue comme étant l’une des plus belles de Porto Rico, deux tanks sont encore là comme témoins de l’époque. L’un, peint en couleurs, est immergé dans l’eau, caressé en permanence par le va-et-vient des vagues.

Marie Cruz Soto, professeure à la New York University (Gallatin School of Individualized Study), a consacré ses travaux de recherche au «colonialisme militaire» de Vieques. «Dans les années 1940, la Marine américaine a profité de la vulnérabilité d’une population en proie à la pauvreté et victime du colonialisme sucrier. Et en 2003, elle a laissé une population encore plus vulnérable, qui subit les conséquences de sa présence sur l’île et le régime colonial américain toujours en place», résume-t-elle.

«A cause de la Marine américaine, la population locale est maintenant confrontée à une dégradation de l’environnement et à la crise sanitaire qui en résulte, que le gouvernement local s’est avéré incapable de résoudre et pour laquelle la Marine et le gouvernement fédéral refusent d’indemniser les habitants. Après tout, la Marine a passé plus de soixante ans à bombarder et à polluer l’île en toute impunité…», dit-elle.

Des recherches menées par des scientifiques qui ne travaillent pas pour des agences gouvernementales ont mis en évidence la propagation de substances toxiques à travers la chaîne alimentaire et des taux dangereux chez les résidents. L’emprise de l’armée a contribué à rendre Vieques plus vulnérable aux «ravages du capitalisme néolibéral, colonial et discriminatoire», insiste-t-elle.

L’historien Robert Rabin, directeur des archives de Vieques et également animateur d’une émission de radio, est lui aussi très remonté contre la Navy. Il vit depuis quarante ans sur l’île. Activiste, il a été arrêté à plusieurs reprises lors des manifestations pour dénoncer la présence de la Navy. Lui-même atteint d’un cancer, il n’a aucun doute que les bombardements et autres tests effectués par les Américains ont des répercussions graves sur la santé des habitants. Il s’inquiète aujourd’hui aussi de la rapide gentrification de l’île, phénomène qui s’est accentué après l’ouragan Maria. Alors que les locaux galèrent et songent à quitter Vieques, de riches Américains s’offrent des propriétés à plusieurs millions de dollars.

A l’intérieur des bunkers

Aujourd’hui, la partie est de l’île, celle où se trouvait l’impopulaire Camp Garcia, est gérée par le US Fish and Wildlife Refuge. Mais il a d’abord fallu décontaminer les sols. Désormais, les touristes sont appelés à être respectueux de la nature et à laisser les tortues marines pondre en paix. Certaines parties restent inaccessibles, officiellement pour préserver la nature. Mais la réalité est un peu moins rose: ce sont aussi des zones où l’armée a le droit de ne pas procéder à des travaux de décontamination puisque aucun humain n’est censé s’y rendre… De nombreuses munitions n’ont d’ailleurs pas encore explosé à Vieques et des pancartes avertissent des dangers.

A l’ouest de l’île, des dizaines de bunkers peuvent être visités. Il faut louer une moto ou une voiture et partir à l’aventure, un maigre plan de l’île entre les mains. Faire attention aux chevaux sauvages, éviter les nids-de-poule. Ne pas hésiter à prendre des petits chemins qui ne ressemblent à rien et s’enfoncer dans la végétation. La plupart des bunkers sont scellés. Avec une indication, sur la porte, que leur contenu a été «vérifié».

Dans d’autres, dénichés au hasard, il est possible de se hasarder à l’intérieur, avec le risque d’y croiser des chauves-souris ou d’autres bestioles qui y auraient trouvé refuge. On y trouve généralement des chaises et des tables pêle-mêle, des pneus, de vieux ordinateurs ou encore des graffitis connotés. Comme ce dauphin blanc bien monté trouvé dans un bunker à l’abandon, loin des rares habitations.

En 2014, l’Agence américaine pour la protection de l’environnement (EPA) a dressé une liste des produits nocifs utilisés par l’armée à Vieques. Mercure, plomb, cuivre, magnésium, lithium, napalm et uranium appauvri y figurent. Le Congrès a débloqué l’année suivante 17 millions de dollars pour procéder au nettoyage de l’île, et 1,4 million pour Culebra. La Navy a déjà consacré plus de 220 millions de dollars pour les investigations nécessaires et les travaux de décontamination, qui devraient se poursuivre jusqu’en 2030 au moins. Mais toujours aucune trace d’indemnisations pour les habitants.


L’unique maternité de l’île a fermé

Sous le porche de l’hôpital Susana Centeno, des chevaux sauvages s’abritent de la pluie. C’est bien le seul signe de vie autour du bâtiment, que l’on aperçoit, là-bas au loin, à travers les barreaux d’une grille en très vilain état. L’ouragan Maria est passé par là.

A Vieques, les problèmes de santé liés à la longue présence de la Marine américaine sont déjà préoccupants. Mais ils sont décuplés en raison du manque d’hôpitaux et de la problématique des médecins toujours plus nombreux à s’exiler sur le continent américain. Pour accoucher, les habitantes de Vieques doivent désormais privilégier le système D, espérer qu’un médecin compréhensif soit disponible, où prendre le ferry pour rejoindre Ceiba sur l’île principale, avec tout le stress que cela présuppose. Les ferrys sont assez capricieux question horaires. Il n’est pas rare de devoir attendre parfois plusieurs heures avant de pouvoir embarquer.

L’hôpital Susana Centeno est victime de l’ouragan, mais surtout de la situation économique catastrophique de l’île. Les moyens manquent pour le remettre en état. Des ambulances, salles d’urgences et petites unités mobiles, notamment pour ceux qui ont besoin de dialyses trois fois par semaine, existent à Vieques – il a bien fallu trouver cette solution après la mort de plusieurs patients qui n’avaient plus accès aux soins nécessaires – mais pas en nombre suffisant. Et l’hôpital où les chevaux ont désormais pris la place des ambulances sous le porche d’entrée était bien le seul à disposer d’une salle d’accouchement.


CARNET DE ROUTE

Un ferry pour le paradis

Pour se rendre sur l’île de Vieques, il faut prendre un ferry à Ceiba, sur la côte est de Porto Rico. Et surtout s’armer de patience. Car le système des bateaux est catastrophique. Des billets peuvent être pris sur internet ou sur place, mais on a beau indiquer l’heure du ferry que l’on vise, rien n’est garanti. Les habitants de l’île ont toujours la priorité, ce qui est finalement logique, mais sinon, il faut jouer des coudes. Vous faites la queue, et la grille peut tout d’un coup se refermer sur vous.

Jusqu’à quand? Quand part le prochain ferry? Il faut s’habituer aux réponses évasives des employés, pas très convaincantes: «On ne sait pas, on verra.» On se rassied sur les chaises en plastique placées en rang d’oignons sous une grosse bâche, en plastique aussi. Heureusement qu’il y avait d’immenses ventilateurs. J’avais aperçu une affiche signifiant la possible présence de lamantins. Alors je me mets à scruter l’océan. Certains comptent les moutons pour s’endormir, d’autres les lamantins (fictifs) pour passer le temps.

Je l’avoue, pour aller à Vieques, j’ai finalement un peu forcé le passage. Cette fois, la grille s’est refermée juste derrière moi. Enfin pas tout à fait: il y avait encore deux Japonais. D’autres touristes attendaient depuis plus de trois heures déjà. Si j’ai eu mauvaise conscience? Pas vraiment. Pour aller sur l’île voisine de Culebra, j’avais déjà expérimenté ces interminables attentes. Alors, finalement, à chacun son tour.

Une fois de retour sur l’île principale de Porto Rico, avant de rejoindre la capitale, San Juan, j’ai voulu faire un détour par la forêt tropicale de Yunque. Là aussi, l’ouragan Maria a fait bien des dégâts. Dans cette forêt luxuriante, où se mêlent bananiers, fougères géantes, et lianes à n’en plus finir, avec toutes sortes d’immenses feuilles, plusieurs chemins ont été fermés aux randonneurs. Trop dangereux. Sur la route en bitume qui traverse une partie de l’immense superficie ponctuée de jolies cascades, mieux vaut d’ailleurs ne pas trop s’approcher du ravin: certains bords de routes sont endommagés, avec des barrières de protection orange pour avertir celui qui serait tenté de s’approcher trop du bord.

C’est dans cette forêt que le scientifique américain Bradford Lister vient de faire une découverte alarmante, après une première expédition menée en 1976-1977: les insectes sont en train de disparaître. Les grenouilles et les oiseaux aussi. Selon Bradford Lister, qui travaille à l’Université polytechnique Rensselaer dans l’Etat de New York, et Andrès Garcia, son collègue biologiste mexicain, 80% des arthropodes (insectes, chenilles, araignées…) ont disparu dans la canopée et 98% au sol. Un résultat que les scientifiques jugent extrêmement perturbant, en raison du rôle des insectes dans la chaîne alimentaire. Ils l’attribuent essentiellement au réchauffement climatique. Dans la région de Yunque, la température a augmenté de 2 degrés Celsius depuis les années 1970.

«Tout disparaît», n’a cessé de dire avec tristesse Bradford Lister, en commentant les résultats de son étude. Quand il est retourné dans la forêt avec ses pièges et filets, lui et son collègue ont tout de suite été frappés par la rareté des papillons qui, trente-cinq ans plus tôt, volaient par centaines le long de la route. Pas de perroquets non plus. Cette étude publiée en octobre 2018 se base sur des données récoltées en 2011 et 2012.

Elle confirme les résultats d’autres études sur la réduction de la biodiversité des insectes dans d’autres écosystèmes. Elle a fait grand bruit et ne ravit visiblement pas l’administration Trump, où sévissent de nombreux climatosceptiques. Contactée, Grizelle González, responsable de projet à l’Unité de recherche du Service forestier de Porto Rico, qui dépend du Ministère de l’agriculture américain, confirme que son institut conteste les résultats de l’étude de Bradford Lister. Affaire à suivre.

Prochain épisode: la diaspora portoricaine à New York.

Plus de contenu dans le dossier

Publicité