Cela faisait un petit moment déjà que Frederico Carvalhao Gil, officier supérieur du Serviço de Informações de Segurança (SIS, le contre-espionnage portugais), était sur le radar de ses collègues, alertés dès 2014 par leurs alliés sur la présence probable d’une «taupe» au sein de leurs rangs opérant pour le compte du SVR, le service des renseignements extérieurs de la Fédération de Russie. Mais ce n’est que le week-end dernier que cet homme de 57 ans semble avoir été pris la main dans le sac lors d’une opération conjointe de la police italienne et portugaise, alors qu’il rencontrait un agent du SVR à Rome.

«L’enquête porte sur des soupçons concernant la transmission de d’informations, moyennant paiement, de la part d’un fonctionnaire portugais envers un ressortissant étranger supposé être lié à un service de renseignement étranger», s’est contenté de communiquer le parquet général de Lisbonne.

Annoncée de manière très succincte le 23 mai par l’agence de presse portugaise Lusa, cette affaire n’est pas passée inaperçue dans le cercle des spécialistes du renseignement qui y ont vu une nouvelle brèche dans la sécurité des institutions euroatlantiques. «Le Portugal est membre de l’Alliance atlantique depuis sa création en 1949 et ses services de sécurité font partie intégrante de ceux de l’Union européenne. La présence d’une telle taupe est un problème majeur pour toute l’Alliance», affirme John Schindler, ancien analyste de la NSA américaine. «Cette fois-ci, ça a l’air sérieux», enchérit depuis Moscou Andreï Soldatov, auteur de plusieurs ouvrages sur les services russes.

Saura-t-on un jour comment cet homme expérimenté s’est retrouvé dans les filets du SVR? A regarder de plus près, les héritiers de la célèbre Première direction générale (PGU) du KGB soviétique n’avaient que l’embarras du choix sur les moyens pour l’«harponner». Frederico Carvalhao Gil est d’une étonnante imprudence lorsqu’il utilise les réseaux sociaux sur lesquels il étale ses goûts et ses opinions. Il affectionne les grands crus géorgiens, semble avoir souvent le béguin pour des beautés eurasiennes, aime les objets anciens, voyage et lit beaucoup – souvent en français.

Diplôme en philosophie, il ne cache pas non plus ses accointances intellectuelles avec les libertariens dont la vision du monde (Etat réduit au minimum, liberté individuelle érigée en valeur absolue…) cadre si mal avec la réalité de son emploi. Etait-il un espion romantique et esseulé, voire un rebelle dans l’âme? A cela s’ajoutent peut-être des considérations plus prosaïques: en pleine procédure de divorce, l’homme avait aussi besoin d’argent. Or, d’après la presse de Lisbonne, les Russes lui versaient jusqu’à 10 000 euros pour chaque document qu’il leur transmettait.

Reste à mesurer aujourd’hui l’ampleur des dégâts qu’il a causés. Selon la justice portugaise, c’est bien des informations liées à la sécurité européenne et de l’OTAN que l’agent du SIS s’employait à communiquer aux Russes. Ce n’est pas la première fois que de hauts responsables sécuritaires européens sont pris en flagrant délit d’espionnage au profit de Moscou: en 2008, l’Estonie découvrait effarée l’existence d’une taupe russe, Hermann Simm, au sein de son Ministère de la défense. L’ironie du sort voudra que son agent traitant (le handler dans le vocabulaire du renseignement) avait endossé pour l’occasion l’identité d’un ressortissant portugais.

Les hommes changent, mais le modus operandi reste le même: rendez-vous discrets dans l’anonymat d’une grande capitale européenne pour une remise de documents contre espèces sonnantes et trébuchantes.

L’identité de l’homme en compagnie de qui Frederico Gil a été arrêté à Rome n’est, pour l’instant, pas encore connue, mais tout porte à croire qu’il s’agit une fois de plus d’un «illégal», à savoir un agent opérant sous une identité volée ou fabriquée – mais ne bénéficiant d’aucune couverture diplomatique. Ces «fantômes» de l’espionnage sont bien plus difficiles à traquer que les vrais-faux diplomates en poste dans les ambassades, et restent une spécificité soviétique dans les guerres de l’ombre. Aujourd’hui, leur utilisation de plus en plus audacieuse par le SVR est vue comme un signe supplémentaire de la volonté du Kremlin de réaffirmer la puissance russe dans le monde.