Dans ce pays aux profondes racines catholiques, l’entrée dans les fêtes de Pâques ne modifie en rien le strict confinement respecté par les Portugais depuis l'instauration de l’état d’urgence le 18 mars, mesure prolongée jusqu’au 17 avril par un décret présidentiel. Depuis le début de la pandémie, la petite nation ibérique fait figure d’heureuse exception, d’autant plus édifiante qu’elle jouxte l’Espagne, pays parmi les plus touchés au monde par le Covid-19, où la mortalité est la plus haute par rapport à sa population. Au Portugal, c’est tout l’inverse et les mesures adoptées ont porté leurs fruits: on y déplore quarante fois moins de décès et douze fois moins de cas de contagion que chez son infortuné voisin – 345 morts et 12 442 cas y étaient répertoriés mardi.

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Géographiquement isolé, touché plus tardivement et de façon indirecte – via l’Italie et l’Espagne, non par la Chine –, le pays a en outre su se protéger très vite. «Lorsque les autorités nous ont demandé de rester confinés à domicile, nous étions déjà tous chez nous!» résume João Miguel Tavares, un commentateur très suivi, responsable de la radio Observador.

Front uni

De fait, début mars, lorsque les premiers cas se déclarent, le gouvernement socialiste d’Antonio Costa se hâte de fermer les écoles et tous les «lieux de sociabilité», bars et restaurants au premier chef, alors même que le pays connaît une embellie touristique sans précédent. «L’autre clé, souligne Catarina Carvalho, du Diario de Noticias, a été la stricte discipline observée par la population.» Dans les premiers jours, un scandale a éclaté lorsque les médias ont fait état d’une fête juvénile sur une plage de Carcavelos, près de Lisbonne. Depuis, les incidents de non-obéissance au décret se sont faits très rares.

L’autre grande vertu portugaise a été de maintenir un front uni. Pour ce faire, le pays dispose d’atouts non négligeables: une population modeste de 10 millions d’habitants, un centralisme politique plutôt bien accepté, l’absence de résistances internes majeures et notamment de tout mouvement populiste extrémiste. Dès le début, les initiatives du gouvernement et la coordination sous l’égide de la Direction générale de la santé ont fait l’objet d’un soutien manifeste de 80% des députés nationaux. Le chef de l’opposition, Rui Rio, a apporté tout son appui à la gauche au pouvoir, envisageant même la possibilité d’un exécutif d’union nationale. Tout comme le très actif président de la République, le conservateur Marcelo Rebelo de Sousa, qui n’hésite pas à se déplacer personnellement auprès des populations les plus défavorisées comme il l’avait fait pendant les incendies dévastateurs de l’été 2019.

Le souvenir de la crise

«Les Portugais entretiennent un sentiment ambivalent vis-à-vis de l’Etat, un savant mélange de défiance et d’adhésion, défend le politologue Antonio Costa Pinto. De manière générale, notre société civile est discrète, voire faible et peu mobilisée dans le combat social, mais dans le cas d’une crise sanitaire de cette dimension, c’est un grand avantage car elle se montre très obéissante et solidaire.» Les médias se font notamment l’écho de nombreux jeunes de la banlieue de Lisbonne faisant les courses pour des personnes âgées esseulées.

on a tous eu très peur en voyant que le pays ne disposait que d’un gros millier de respirateurs

Catharina Carvalho

De l’avis général, la terrible crise économique qui avait signifié la mise sous tutelle du pays par l’UE entre 2011 et 2014 a accru le sentiment de fragilité collective, renforcé les liens sociaux et inoculé des anticorps face à l’adversité. «Lorsque la pandémie a gagné du terrain, note Catarina Carvalho, on a tous eu très peur en voyant que le pays ne disposait que d’un gros millier de respirateurs. Nos praticiens et nos soignants sont bons, mais nous savons que notre système de santé est pauvre et mal équipé. Tout cela a aiguisé notre prudence.» Depuis, le nombre de respirateurs a plus que doublé, et de manière générale le matériel de protection sanitaire s’est étoffé, en bonne partie grâce aux contributions d’entreprises.

Les inquiétudes se portent aujourd’hui sur l’économie. «Il ne faudrait pas qu’en gagnant la bataille sanitaire, on se dirige vers un drame économique. Or, d’ores et déjà, le sort à moyen terme d’environ 20 à 30% de la population, entrepreneurs, personnes à leur compte, est très délicat», résume João Miguel Tavares. Pour l’heure, ceux-ci reçoivent de la sécurité sociale 75% de leur salaire, et les entreprises sans activité reçoivent des crédits de l’Etat. Mais jusqu’à quand cet effort financier pourra-t-il être poursuivi?