France 

Portugal Express, la mort en route

Quatre morts en janvier 2017, douze en mars 2016. La RN79 dans l’Allier et en Saône-et-Loire, empruntée par les Portugais de Suisse, est parmi les plus meurtrières de l’Hexagone. Reportage de 130 km sur une bande d’asphalte où un véhicule sur trois est un poids lourd

Ce matin-là, la patronne du Café du Commerce à Charolles (Saône-et-Loire) est d’humeur maussade: «D’abord j’ai la grippe, ensuite je ne veux surtout plus parler de cela.» Cela, c’est le dimanche 8 janvier 2017 vers 5h du matin. Un coup de téléphone, celui de Pierre Berthier, le maire. Qui lui demande si son bar peut accueillir dans les minutes à venir dix, vingt, trente personnes blessées, on ne sait pas encore. Grave accident sur la RN79. Un de plus.

Le maire se souvient: «Le préfet m’avait demandé d’ouvrir un poste médical avancé dans un local chauffé. J’ai aussitôt pensé au Café du Commerce. Le patron était jadis pompier tout comme moi, je le sentais capable de nous aider.» Le couple pousse tables et chaises. Dans cette aube glaciale, le ballet bleu des ambulances et des véhicules de pompiers réveille en douleur la bourgade. Vingt-quatre personnes sont acheminées jusqu’au café, en sang, hagardes, traumatisées. Quatre d’entre eux sont restés sur le bas-côté, sur des civières, recouvertes de draps. Quatre morts. Quatre autres personnes sont en urgence vitale et transférées dans un hôpital.

Chaussée verglacée

Ces voyageurs qui circulaient dans le même bus sont Portugais. Ils étaient rentrés chez eux au nord du pays pour les fêtes de Noël, avaient repris la veille le chemin du retour. Ils espéraient rejoindre le dimanche soir Romont, dans le canton de Fribourg, où ils vivent et travaillent. La chaussée était verglacée. A hauteur du viaduc de Charolles, le véhicule qui roulait à une vitesse légèrement supérieure à 90 km/h a basculé par-dessus la glissière de sécurité et fait un tonneau.

Sur place, un mois plus tard, les marques demeurent profondes. Un morceau de plaque d’immatriculation avec le P du Portugal apparent reste fiché dans l’herbe rase. Sur cette même route, cette communauté a été encore plus durement frappée dans la nuit du 24 au 25 mars 2016, près du village de Montbeugny (Allier), à 70 km à l’ouest de Charolles. Une collision entre un poids lourd et un fourgon transformé en minibus tue 12 ressortissants portugais vivant eux aussi en Suisse et se rendant au pays pour fêter Pâques.

Otages de la route

La RN79 ou RCEA (pour route centre Europe Atlantique) est appelée la route de la mort. Son taux de mortalité est cinq fois plus élevé que sur les autres réseaux du même type en France. De 2008 à 2016, 118 morts ont été comptabilisés. Pierre Berthier, le maire de Charolles, a lui-même perdu trois proches.

Pourquoi ce triste record? Les habitants de la région usent de termes bellicistes, parlent de terrorisme routier, d’otages de la route. De Mâcon à Moulins, 130 km de route essentiellement à deux voies. Certes quelques tronçons en deux fois deux voies mais ils sont courts. Un serpent d’asphalte qui joint l’est et l’ouest de la France gratuitement sans feu tricolore, aucun rond-point, et aucune agglomération à traverser.

La RN79 permet en outre d’éviter les sinuosités et les déclivités du Massif central. S’y engouffrent 15 000 camions par jour, roumains, néerlandais, polonais, allemands, italiens, tchèques, français qui filent le plus souvent vers l’Espagne via Limoges et Bordeaux. Ils sont organisés, s’élancent par vagues de dix, collés serrés afin de bénéficier de l’aspiration et d’économiser le gasoil. Vitesse autorisée: 80 km/h. La chaussée est pour le moins étroite et il arrive que des rétroviseurs envoient valser leurs vis-à-vis.

Au milieu, deux bandes blanches et une jaune en continu. Les dépassements sont interdits. Mais la règle n’est pas toujours respectée. Les automobilistes piaffent et doublent malgré les radars fixes et le trafic soutenu en face (5 millions de véhicules par an sur ce réseau). Beaucoup de Portugais de Suisse l’empruntent pour les mêmes raisons: la gratuité et la fluidité.

Transporteurs illégaux

Dans son édition du 2 avril 2016, le quotidien fribourgeois «La Liberté» évoquait un business du transport aux pratiques loin d’être légales. Dans ce canton, une quarantaine de fourgons proposerait ce type de voyage et 90% des transporteurs seraient des illégaux, selon un conseiller communal romontois d’origine portugaise. Les fourgons sont aménagés en minibus avec des sièges ajoutés, parfois sans ceinture de sécurité, et des chauffeurs qui avalent seuls les vingt-deux heures de route pour un coût modeste: dans les 300 à 400 francs l’aller-retour par personne. Pour ce faire, les autoroutes françaises, les plus chères en Europe, sont évitées au profit du réseau secondaire comme la RN79.

Ces chauffeurs pratiquent le porte-à-porte. Ils vous prennent chez vous en Suisse et vous déposent devant votre maison au Portugal.

Abilio Rodrigues, le président des associations portugaises du canton de Fribourg, qui condamne vivement cette pratique, explique au «Temps»: «C’est du transport encore plus low cost que certaines compagnies aériennes. L’avantage est que ces chauffeurs pratiquent le porte-à-porte. Ils vous prennent chez vous en Suisse et vous déposent devant votre maison au Portugal. L’avion peut parfois sembler moins cher mais il vous pose loin de votre domicile.» Autre avantage: le voyageur peut monter avec beaucoup de bagages.

«Cette route est un attentat programmé»

Le 25 mars 2016, un autre véhicule roulait devant le fourgon qui a percuté le poids lourd. Il était chargé de chutes de chantier, selon un élu présent sur les lieux. Du matériel récupéré en Suisse destiné à achever des travaux au Portugal. Guy Charmetant, le maire de Montbeugny, ne peut oublier le drame du 25 mars. La salle polyvalente de sa commune s’est muée en hôpital de campagne puis en chapelle ardente. «A 3h du matin, il a fallu trouver 12 tables réfrigérées dont une pour un enfant de 7 ans. Le consul du Portugal à Lyon est vite arrivé avec un prêtre. Pendant trois mois, je n’ai pas pu retourner dans la salle, les images circulaient dans ma tête.»

Pas le temps de se remettre, quelques jours plus tard, deux Allemands de 23 et 28 ans percutaient à leur tour un poids lourd et mouraient. Puis une autre nuit, une voiture s’est écrasée contre un camion à l’arrêt sur une aire de repos. «Le chauffeur qui dormait a vu une femme être projetée dans sa cabine. Elle a survécu mais pas son mari et l’un de leurs enfants», relate le maire. Guy Charmetant ne roule jamais sur la RN79. «Des témoins ont raconté qu’avant l’accident, le chauffeur du fourgon portugais a franchi à plusieurs reprises la ligne blanche pour doubler des camions. Cette route est un attentat programmé. Si rien n’est fait 50 personnes vont mourir d’ici à 2020», insiste le maire.

Projet d’autoroute privée

Un projet est toutefois à l’étude qui, de l’avis général, devrait aboutir. «Une autoroute privée à péage va être construite qui pourrait être achevée plus tard en 2022», assure Gérard Dériot, le président des Républicains du Conseil départemental de l’Allier. Elle reliera Digoin à Montmarault. Mais puisque rien n’est jamais simple en France et que les politiques d’aménagement du territoire diffèrent selon les sensibilités politiques, l’axe Paray-le-Monial Charolles en Saône-et-Loire sera, lui, pourvu d’une deux fois deux voies non payante qui pourrait voir le jour dans deux ans, si toutefois les deniers publics sont disponibles.

Pour Gérard Dériot, on doit cette incohérence au socialiste Arnaud Montebourg, ancien ministre de François Hollande et surtout ancien président du Conseil départemental de Saône-et-Loire, qui ne voulait pas imposer un péage aux usagers de la route. Son idée était de financer le chantier par la redevance poids lourd, mais l’écotaxe n’ayant jamais vu le jour…

Mon fils est pompier et sa crainte lors d’une intervention est de tomber sur quelqu’un de la famille.

En attendant la région gère ses traumatismes comme elle peut. Pierre Berthier, le maire de Charolles, confie: «Mon fils est pompier et sa crainte lors d’une intervention est de tomber sur quelqu’un de la famille. Les dépanneurs sont eux-mêmes suivis par des psychologues. C’est un sacré choc lorsque au milieu de la nuit ils se retrouvent seuls parmi les véhicules accidentés à remorquer, avec des traces de sang sur la chaussée et des objets appartenant aux victimes qui traînent partout.»

A Romont, les rescapés du 8 janvier et leurs proches ne souhaitent pas évoquer le drame. Un responsable du Centre portugais parle de fatalité et fait la distinction entre les deux tragédies, la seconde impliquant non pas un fourgon aménagé «mais un autobus aux normes d’une compagnie portugaise très sérieuse». Depuis les catastrophes, les douanes portugaises seraient plus vigilantes et contrôleraient davantage les minibus en provenance de France et de Suisse. «Les douaniers helvètes devraient faire la même chose, mais il semble qu’ils n’aient pas le temps et les effectifs suffisants. Cela sauverait pourtant la vie à certains», relève Abilio Rodrigues.

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