Portugal

Au Portugal, un feu d’enfer, et l’été à venir

Les pompiers ont été débordés par les incendies meurtriers qui frappent le centre du pays. Depuis le grand exil vers le littoral, les terres de l’intérieur ont été laissées à l’abandon

Partout, la même odeur de brûlé vous assaille. Du haut des collines, on distingue une couche grisâtre dominant le paysage: une concentration de cendres en suspension. «Les cendres, c’est le pire à venir, confie Teresa, 65 ans. Lorsque les premières pluies viendront, elles descendront sans rencontrer de résistance vers nos villages, nos rivières, et contamineront tout. On en a pour longtemps avec ce drame.»

Son village, Mosteiro, une centaine de maisons mais pas plus d’une vingtaine d’âmes, a été ce week-end l’un des premiers à subir les flammes rageuses de la «tragédie de Pedrogao» (le terme repris par les médias, du nom de la bourgade qui en fut l’épicentre), l’un des pires incendies qu’a connu le pays dans son histoire récente. Le hameau reposant dans une cuvette, on voit les collines de pins et d’eucalyptus calcinés et, par endroits, encore fumantes.

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«Comme tous les autres, je suis ruiné»

Teresa a eu de la chance: sa petite propriété a été épargnée par le feu d’enfer qui a fait 64 morts et 160 blessés (dont 7 graves) et se propageait toujours hier dans les régions de Coimbra et Leiria. A côté d’elle, Antonia Pereira, 82 ans, a encore les yeux hagards. Elle dit avoir eu la vie sauve pour être restée «calfeutrée dans sa chambre pendant le drame». A Mosteiro, pas de victimes, et les maisons sont indemnes, mais ni les champs, ni les forêts, ni les potagers n’ont été épargnés.

«Comme tous les autres, je suis ruiné», lâche Hilario Henriques, 87 ans, dont la dizaine d’hectares est partie en fumée: patates, haricots, bois de pins et d’eucalyptus qui se vendent plutôt bien, et qui permettent d’assurer la subsistance et compléter une retraite de misère, 236 euros. Venus spécialement de Porto, de jeunes volontaires distribuent à tous pain, lait, eau minérale, boîtes de conserve.

J’ai appelé sans cesse le 112, le numéro d’urgence. Et personne n’est venu.

Une dizaine de kilomètres plus loin, en surplomb de la «IC8», la voie rapide vers Coimbra envahie de camions de pompiers ou de véhicules de l’armée, le hameau de Nodeirinho fait peine à voir. La belle végétation a fait place à une couche d’un noir intense. Le silence a été remplacé par un vacarme de Canadairs qui ne cessent de rugir après s’être ravitaillés au barrage voisin de Cabril.

Antonio, la soixantaine, est envahi par un mélange de chagrin, d’impuissance et de rage. Son fils et son beau-frère ont péri dans une voiture, tentant de s’enfuir, étouffés par une fumée trop dense. Sur 40 habitants, onze sont morts. «J’ai appelé sans cesse le 112, le numéro d’urgence. Et personne n’est venu. Les pompiers, on ne les a pas vus avant le lendemain matin.» Des secours insuffisants, retardataires, mal coordonnés: ces reproches sont fréquents.

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Polémiques naissantes

Alors même que les 2400 pompiers déployés continuent de lutter contre une trentaine d’incendies furibonds et vivaces, les polémiques émergent déjà. Et ce, même si très probablement le feu d’enfer a été provoqué par une cause naturelle, un «orage sec», un phénomène climatique peu courant sous ces latitudes. Pourquoi, se demandent les médias, a-t-on permis aux automobilistes en péril de transiter par la nationale «EN236», depuis baptisée «la route de la mort», où ont péri étouffées une quarantaine de personnes? Pourquoi aussi y a-t-il eu des dysfonctionnements au sein du Siresp, le système national de coordination entre toutes les forces d’interventions, pompiers, militaires, protection civile?

Le ministre de l’Administration interne, Jorge Gomes, a admis des «erreurs», comme au cours de l’été 2016, également dominé par les feux de forêt. Le chef de l’opposition de droite, Pedro Passos Coelho, a exigé une commission d’enquête indépendante «pour faire toute la lumière sur cette affaire».

Eté annoncé comme féroce

A l’orée d’un été annoncé spécialement féroce, le débat s’envenime sur la capacité de réaction existante face à des feux d’enfer qui, chaque été, menacent les Portugais. «Nous sommes une proie facile de ce genre de fléaux, certainement renforcés par le changement climatique, souligne l’analyste Maria de Lurdes Rodrigues. Mais on ne peut pas rester les bras croisés pour autant.»

Nettoyage des forêts, mise en place de coupe-feu et de plans d’évacuation, introduction d’arbres moins combustibles, surveillance accrue des zones rurales: experts et politiques pointent du doigt les chantiers nécessaires. «Le problème de fond, c’est que depuis le grand exil vers le littoral, on a laissé à l’abandon nos terres de l’intérieur, note l’expert Viriato Soromenho. Il faut une révolution dans l’aménagement du territoire et considérer cette menace comme un problème de sécurité nationale. Sinon, ce genre de tragédie se reproduira.»

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