Homme de foi, résistant historique à l’apartheid et militant inlassable de la paix, l’archevêque sud-africain Desmond Tutu est à Genève. Il y sera fait, ce vendredi, docteur honoris causa par l’Université de Genève, qui célèbre ses 450 ans. Agé de 77 ans, le Prix Nobel de la paix 1984 continue d’arpenter la planète pour prôner la réconciliation, sa rigueur morale, son franc-parler et son humour pour bagages. Il entame ses interviews par une prière, les ponctue de rires à gorge déployée et, lorsque la fatigue le gagne, congédie poliment mais fermement ses interlocuteurs d’une bénédiction.

Le Temps: Vous n’avez jamais été fan de Jacob Zuma lorsqu’il était candidat. Comment vous sentez-vous maintenant qu’il est président de l’Afrique du Sud?

Desmond Tutu: J’ai toujours pensé qu’il était quelqu’un de très chaleureux. Mais j’étais préoccupé que des charges judiciaires pèsent sur sa tête. Laissons maintenant de l’eau couler sous les ponts. Il a été élu par une majorité écrasante, lors d’une élection libre et juste. Donnons-lui sa chance, et voyons ce qui se passe. Le jury est en veille: il se prononcera en fonction des résultats ou du manque de résultats.

– Votre rêve d’une «nation arc-en-ciel» devient-il réalité, ou la route est-elle encore tortueuse?

– On n’atteint pas la réconciliation en un jour. Regardez l’Allemagne, séparée pendant cinquante ans après la guerre. Nous, nous avons été séparés trois cents ans durant! Et nous avons 11 langues officielles. Quand on y pense, nous avons été extraordinaires de parvenir à cette stabilité. Bien sûr, nous avons des problèmes, mais quel pays n’en a pas?

– Quels sont les plus graves tourments de l’Afrique du Sud?

– Le niveau de la pauvreté n’est pas acceptable. Il arrive encore que des enfants aillent au lit tenaillés par la faim. Beaucoup trop de gens vivent encore dans des bidonvilles; à près de 20%, le chômage reste élevé; il y a encore la violence, la maladie: nous sommes à l’épicentre de la pandémie du sida. Mille personnes meurent par jour, l’équivalent de trois avions qui s’écrasent si on pense à la catastrophe d’Air France. Notre système éducatif doit être réorganisé, notre système de santé est décrépit.

Mais nous avons les moyens et les gens capables de résoudre ces problèmes. Le rêve est toujours là. Il arrive même parfois que nous nous disions: «Ça y est, nous y sommes!» Notre potentiel est incroyable.

– Président de la Commission vérité et conciliation, vous disiez qu’il n’y aurait pas de futur sans pardon. Le peuple noir a-t-il pardonné?

– Oui, les Noirs ont pardonné. Sinon, il y aurait eu la guerre civile. Je suis moi-même parfois surpris de constater que tant de Noirs vivant dans des quartiers démunis, sans électricité ou eau courante, se lèvent très tôt le matin pour se rendre dans des villes encore dominées par les Blancs. Ils y travaillent dans des maisons avec tout le confort moderne. Et, le soir, ils regagnent leurs quartiers dans le noir. J’ai été époustouflé par leur patience, par le fait qu’ils n’aient pas dit «au diable Mandela, Tutu, et leurs paroles de réconciliation».

– Mais il arrive que l’impatience se manifeste, comme l’an passé lors de la flambée xénophobe dans les townships.

– Oui. On peut comprendre qu’un chômage élevé et l’afflux d’immigrants du Zimbabwe mettent des ressources limitées sous pression. Mais, même avec des justifications, ce qui s’est passé est abominable.

– Vous comparez le sort des Palestiniens à celui des Noirs sous l’apartheid. Quelle issue pour ce conflit?

– L’un de mes amis use de cet aphorisme: «Tout ce qui s’est produit est possible.» Ce qui s’est produit en Afrique du Sud peut devenir un paradigme, un encouragement pour ceux qui se pensent dans une situation inextricable. Il n’y a pas de situation inextricable; tous les ennemis peuvent au moins devenir des collègues. Notre premier gouvernement comportait d’anciens ministres de l’apartheid. Un jour, ils s’assiéront ensemble et chercheront une situation gagnante pour tous. Elle s’imposera lorsque les droits des Palestiniens et des Israéliens seront reconnus et respectés.

– Barack Obama, qui vient de s’adresser aux musulmans, est un bout de la solution?

– Il est certainement une bouffée d’air frais après son prédécesseur, qui avait fait de l’Islam un ennemi. Il se dit prêt à tendre la main. C’est la meilleure chance que nous ayons d’améliorer les relations entre l’Occident et le monde musulman. C’est un symbole très puissant que son premier voyage au Moyen-Orient n’ait pas eu lieu en Israël mais en pays musulman.

– En songeant à l’Afrique et à ses guerres sans fin, le désespoir gagne. Quelle foi gardez-vous en elle?

– Je suis encouragé par l’Histoire de l’Europe. Combien de guerres a-t-elle endurées? Il y a eu l’Holocauste, des dictatures au Portugal, en Espagne et en Grèce, les goulags de Staline. Vous voulez d’autres exemples? Deux guerres mondiales. Et l’Occident a été le premier à utiliser des armes de destruction massive en bombardant Nagasaki et Hiroshima. L’Europe est née à nou­veau de ses cendres, tel le phénix. Pourquoi pas l’Afrique? Il faut aussi se souvenir que beaucoup des dictateurs africains étaient encouragés, satellisés par l’Occident. Ce que je veux dire, c’est que l’Europe doit être un peu plus modeste. Regardez seulement Berlusconi, ou le parlement britannique! Ces gens qui pontifient sur la corruption… Et ces ministres qui démissionnent pour avoir triché... Je n’essaie pas de justifier les mauvais comportements en Afrique. Je dis seulement: «Attendez un peu.»

– L’Afrique est donc promise à un avenir pacifique?

– Non, il y a de nombreux défis, mais il est possible que le géant africain se réveille à nouveau. Vous avez oublié mais, dans les temps bibliques, où Abraham a-t-il cherché refuge? En Afrique. Jacob, lors de la famine, a accouru en Afrique. Et vous savez quoi? Vous êtes des Africains! La science le dit: la famille humaine est apparue en Afrique. Soyez donc bons avec nous, car vous êtes des nôtres.