Terrorisme

Potache et frondeur, «Charlie Hebdo» a souvent frôlé la mort, mais toujours ressuscité

Lancé par Cavanna et le professeur Choron sur les cendres de «Hara-Kiri» en 1970, l’hebdomadaire a toujours été porté par les plus grands noms du dessin humoristique. Histoire d’un journal marqué à l’extrême gauche qui transcende pourtant les clivages

«Charlie Hebdo», une histoire de bande

Saga Frondeur et potache, ce journal naît sur les braises de «Hara-Kiri» en 1970

> Depuis, il a souvent frôlé la mort, mais s’est toujours relevé

Que représente pour les Français Charlie Hebdo, qui n’a pas son équivalent ailleurs? Pas forcément un journal qu’ils achètent, mais un journal dont l’existence même témoigne de la révolte et du courage d’écrire et de publier. Un journal sans compromission avec les pouvoirs quels qu’ils soient, et plus rare encore, sans publicité aucune. Marie-Françoise Colombani, ancienne rédactrice en chef de Elle qui a débuté à l’Echo des Savanes, a cette drôle de formule: «Ma grand-mère lisait Bonne soirée, je lis Charlie Hebdo. C’est une institution. Bien sûr, ils peuvent être lourds, leur humour est potache, je ne m’y reconnais pas. Et alors? J’en ai besoin. Je m’y suis abonnée après que leurs locaux ont été incendiés par des islamistes en 2011. Charlie Hebdo symbolise la liberté d’expression.»

Pour Anna Sigalevitch, la trentaine, actrice et pianiste, Charlie Hebdo, c’est avant tout «le politiquement pas raciste». Et la fin de Charlie, ce serait «l’extinction de cette parole». Ce qui risque de disparaître, c’est «le regard acerbe et aiguisé, une parole politique qui n’a peur de rien, écrite et dessinée par des personnes profondément courageuses». D’innombrables commentaires, depuis l’attentat, dont celui d’Alice, 60 ans, qui se souvient que Charlie était la référence de son adolescence. «Toutes ces personnes qui se sont levées ce matin, ont dit «à ce soir», et puis non, ils ont été assassinés. Parce qu’ils ont ri et voulu nous faire rire. Les bouffons sont de plus en plus nécessaires et de moins en moins nombreux.» Contrairement à ce qui se passe pour beaucoup de journaux, l’attachement de ses lecteurs n’est pas générationnel et dépasse les clivages. Des féministes comme les Femen sont en larmes, alors même que l’humour n’est pas toujours des moins machos. L’esprit de Charlie a une histoire liée à celui de mai 1968, qui pour une fois n’est pas renié. Rappelons l’origine du titre: «Bal tragique à Colombey, un mort». Cette manchette de novembre 1970, qui télescopait la mort de De Gaulle et l’incendie d’une discothèque à Saint-Laurent-du-Pont (146 morts), signait à la fois l’acte de décès d’Hara-Kiri Hebdo, immédiatement interdit de parution par le ministre de l’Intérieur, et la naissance de Charlie Hebdo. Pourquoi le prénom Charlie? Et pas Juliette, ou Roméo? On ne sait pas.

Puisant ses forces vives dans le vivier d’Hara-Kiri, qui se revendiquait haut et fort comme «journal bête et méchant», Charlie Hebdo a toujours pris soin de faire honneur à la devise de son prédécesseur. Fondé par Cavanna et le professeur Choron, l’hebdo a réuni les plus grands noms du dessin d’humour et de l’humour tout court, à condition qu’il dévaste tout sur son passage. Francis Blanche, Topor, Gébé, Siné, Reiser, Fred, Cabu, Wolinski, Delfeil de Ton et Fournier sont les membres actifs et corrosifs de l’équipe pionnière. La première partie de l’histoire dure un peu plus de dix ans, puisque fin 1981, le journal ferme faute d’un nombre de lecteurs suffisant.

Il renaît en 1992, avec la création des Editions Kalachnikof, sous la direction de Philippe Val et avec les fonds du chanteur Renaud. Plus structurée que sa première version, la nouvelle mouture reprend la même équipe et s’adjoint de nouvelles signatures: Charb, Tignous, Bernard Maris (tous trois tués dans l’attentat), Luz ou Willem. La ligne est plus marquée à l’extrême gauche, mais les méthodes du rédacteur en chef, Philippe Val, entraînent des conflits qui iront jusqu’à la scission. Puis Siné, accusé par Val d’antisémitisme, fonde Siné Hebdo. Le journal connaît son âge d’or – en termes de ventes – lorsqu’il publie le 8 février 2006 les caricatures de Mahomet parues dans un journal danois, qui avaient provoqué une vague de manifestations violentes dans les pays à majorité musulmane. Près d’un demi-million d’exemplaires s’écoulent en une semaine. Poursuivi par la Grande Mosquée de Paris et l’Union des organisations islamiques de France, l’hebdomadaire sera relaxé en 2007. A la suite de conflits internes, Val démissionne en 2009. Charb prend la tête du journal. Mais les ventes poursuivent leur érosion et, le 2 novembre 2011, les locaux du journal sont ravagés la nuit par un incendie criminel. Recueilli quelques mois dans les locaux de Libération, Charlie Hebdo n’interrompt pas sa parution. De nouvelles caricatures de Mahomet sont publiées en 2012, provoquant de nouvelles polémiques et une cascade de procès, même si le journal reçoit des soutiens politiques de toutes parts, de François Hollande à Marine Le Pen. Charlie Hebdo, qui refuse la publicité et ne peut donc recevoir d’aide de l’Etat, venait de lancer une souscription à l’intention de ses lecteurs. Celle-ci avait déjà recueilli 150 000 euros avant la tragédie. On se souvient des propos de Charb, après l’incendie des locaux du journal: «Je n’appelle pas les musulmans rigoristes à lire Charlie Hebdo, comme je n’irais pas dans une mosquée pour écouter des discours qui contreviennent à ce que je crois.»

Le journal reçoit des soutiens politiques de toutes parts, de François Hollande à Marine Le Pen

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