aux frontières du conflit syrien (3)

La poudrière du Kurdistan irakien

Troisième épisode de notre série autour du volcan syrien, à Bashiqa, aux confins du Kurdistan irakien, où l’équilibre des communautés est un peu plus fragilisé par l’arrivée des réfugiés

Yasser et Fadi se calent contre le mur, l’air effrayé. C’est la première fois qu’ils ont une visite depuis leur arrivée en Irak. «Oui, la ville de Bashiqa nous a bien accueillis», affirme Yasser, le plus âgé des deux frères, sans trop de conviction. Il montre la télévision, l’air conditionné, «des voisins yezidis nous les ont donnés.» Dans la pièce spartiate, il n’y a aucun meuble, hormis les matelas donnés par le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR). Bashiqa est l’Irak en petit, presque toutes les communautés du pays y sont représentées: yezidis, sunnites, chrétiens, chiites et chabak cohabitent pacifiquement. Les quelque 100 000 habitants de la ville espèrent encore se maintenir à l’écart du chaos, mais ils y croient de moins en moins. Leur cité se trouve sur la ligne qui sépare, à travers la Syrie et l’Irak, les mondes kurde et arabe. Entre ces deux camps qui s’affrontent, il n’y a guère de place pour la neutralité. Bashiqa est sommée de choisir son camp.

En quittant le printemps dernier Hassaké, la ville où ils sont nés, dans le nord-est de la Syrie, Yasser et Fadi ont emporté tout ce que la famille possédait, empaqueté sur le toit d’une guimbarde prêtée. Yasser est revenu deux jours plus tard pour chercher sa femme, son fils, sa mère et son frère handicapé. Le voyage a mangé toutes leurs économies. «Nous sommes de religion yezidie et parlons kurde. Pour nos voisins arabes d’Hassaké, nous sommes des Kurdes. Et cela ne posait aucun problème.» Mais lorsque les groupes islamistes ont pris le contrôle d’une partie de la région, la famille de Yasser s’est sentie menacée: «Ils mettent tous les Kurdes dans le même panier. Pour eux, il n’y a ni civils, ni femmes, ni enfants. Il n’y a que des ennemis kurdes. Il nous fallait prendre les armes, mourir ou fuir.» Son frère ajoute: «Vous avez vu ce qui se passe ces jours, les combats font rage entre les djihadistes et les rebelles kurdes armés. Les familles kurdes essaient de prendre refuge en Irak.» La mère sanglote. Le cadet de ses fils est bloqué de l’autre côté de la frontière. Yasser la rassure: «Les combats n’ont pas lieu là, il ne court aucun risque!» «Tais-toi! Tu crois savoir, mais les Syriens, eux, ne le savent pas et ils bombardent où ils veulent.»

Avant de s’établir à Bashiqa, la famille a séjourné dans le camp de réfugiés de Domiz, à 10 kilomètres de Dohuk, un des trois gouvernorats qui composent le Kurdistan irakien. «Nous avions le droit de quitter le camp pour travailler, mais il n’y avait presque pas d’embauches, et beaucoup de candidats», explique Yasser pour justifier sa venue à Bashiqa. «La religion n’avait pas d’importance à Hassaké. Ici, c’est différent. Les chrétiens vont avec les chrétiens, les Kurdes restent entre eux et les yezidis aussi. J’ai choisi Bashiqa en espérant que ce serait plus facile d’y trouver un boulot.» Les yezidis constituent près de 70% des habitants du centre de Bashiqa. Mais les villages alentour sont en majorité chabak, une secte kurde ésotérique rattachée aux chiites.

Les couleurs du Kurdistan flottent sur les maisons, aux enseignes des échoppes et même sur le mur d’enceinte de l’église et du temple yezidi. Par contre, pas un seul drapeau irakien, pourtant Bashiqa et son district appartiennent à Ninive, la province dont Mossoul est la capitale, et sont donc officiellement sous l’administration de Bagdad. Mais Erbil, la capitale du Kurdistan autonome, revendique la souveraineté sur la ville, ce que lui conteste Bagdad. Bashiqa fait ­partie des «territoires disputés» et son sort est suspendu aux résultats d’un référendum sans cesse différé. Dans les faits, elle est sous contrôle kurde. Le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) de Massoud Barzani et celui de l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) de Jalal Talabani, qui gouvernent conjointement le Kurdistan irakien, ont ouvert des officines dans la ville. Sur la pelouse devant le siège du PDK, à l’abri de parpaings de béton armé, le responsable local du parti tend son doigt vers la ville: «Tout ce qui fonctionne vient du Kurdistan, tout ce qui cloche de Bagdad. Les gens d’ici nous supplient de ne pas les abandonner, ils veulent rejoindre le Kurdistan. Et, tôt ou tard, notre vœu se réalisera.»

Chaque matin, Yasser se rend dans la périphérie de la ville, en quête de travail. Il doit passer les contrôles qui filtrent l’accès au centre-ville. Les gardes de la première ceinture de sécurité font partie d’une milice municipale. A l’ombre de sa guérite, le factionnaire adresse un bonjour débonnaire à des passants; il connaît tout le monde, seul le visage de Yasser ne lui est pas encore familier. «D’où viens-tu? Je ne te connais pas.» Les réponses formulées en kurde sont un sésame, Yasser peut poursuivre son chemin: «Ne te perds pas. A droite sur la grand-route, c’est pire que la Syrie, c’est Mossoul!» Plus loin, des peshmergas kurdes encagoulés vérifient l’identité de chacun. Rien n’abrite du soleil la file qui s’est formée et n’avance pas. La touffeur ajoute à l’impatience. 9 h passées. Pour Yasser, il ne sert plus à rien d’attendre: «Je dois être à 8­ h à l’entrée de l’entreprise. Il y a chaque matin plusieurs ouvriers à la recherche de travail. Les premiers arrivés sont engagés pour quelques heures. Encore une journée perdue. Le loyer n’est pas payé et le propriétaire n’attend pas.»

L’officier en charge du check point s’excuse pour l’attente causée par ces mesures de sécurité exceptionnelles: «Plusieurs attentats ont eu lieu aujourd’hui dans la périphérie de Mossoul, à quelques kilomètres d’ici, et nous craignons qu’il y en ait d’autres aux environs de Bashiqa.» Il officie depuis deux ans dans les rues de Mossoul et dans sa périphérie, jusqu’à Bashiqa. Il voudrait changer d’affectation, obtenir un poste plus calme, à Erbil par exemple, sa ville natale: «Nous n’avons pas réussi à rétablir le calme à Mossoul. Les bombes continuent à exploser quotidiennement. J’ai peur lorsque je passe un check point qui n’est pas tenu par les peshmergas kurdes. Sans appui dans l’armée, les terroristes ne pourraient pas agir. Certains militaires arabes des forces gouvernementales collaborent avec les terroristes, les informent.» A Mossoul, l’ennemi n’a pas de visage, ça peut être un passant, un militaire ou le voisin.

Les violences ont poussé bien des habitants à quitter Mossoul. Beaucoup de chrétiens et de yezidis ont choisi de se réfugier à Bashiqa, une ville réputée pour sa mixité confessionnelle. Rita est chrétienne, elle et sa famille se sont installés à Bashiqa il y a deux ans: «Nous n’en pouvions plus de vivre terrés à Mossoul, dans l’attente que la vie reprenne un cours normal.» La sonnette retentit; Rita se lève et fait entrer des cadres du PDK, venus en voisins et ravis de se trouver en tête-à-tête avec Rita. Mais Najib, le père, ne tarde pas à s’imposer, et les mines reprennent leur sérieux. Il s’est habitué à la vie à Bashiqa, même si certains de ses amis restés à Mossoul lui manquent. Il ne leur rend jamais visite: «J’étais ingénieur dans l’aviation militaire, dit-il, et je bénéficie d’une bonne retraite. Les gens le savent. Par rapport aux plus pauvres, je suis un nanti, qui plus est chrétien. Cela suffit à me désigner comme une cible. Les bombes cueillent au hasard. On peut minimiser le risque en évitant les lieux fréquentés mais, contre les enlèvements, il n’y a rien à faire.»

Najib explique qu’il se sent pour l’instant à l’abri, mais il craint que les violences ne s’étendent et mettent à mal l’équilibre entre les confessions. «Contrairement à la première impression que l’on a en venant à Bashiqa, les tensions existent déjà entre les différentes communautés», dit-il, au grand désarroi des cadres du PDK présents, qui tiennent à promouvoir une autre image de leur ville. «L’harmonie entre les communautés ne durera pas. Il suffit d’un attentat pour que la paix vole en éclats. C’est déjà arrivé, il y a six ans. Mais personne ne veut plus en parler; le sujet est tabou», ajoute Najib.

Après le départ des cadres du PDK, Najib consent à en dire plus et raconte l’histoire de Doa. Cette adolescente yezidie a été sauvagement lapidée par des membres de sa famille, en avril 2007: «Les siens la soupçonnaient d’entretenir une relation avec un musulman. Alors que les musulmans accusaient sa famille yezidie d’avoir tué la jeune fille parce qu’elle voulait se convertir à l’islam.»

Ahmed Bajalan fait partie de l’aristocratie chabak de Bashiqa. Il admet que la ville est moins unie qu’il n’y paraît au premier abord. Son clan plébiscite un rapprochement avec le Kurdistan, nécessaire pour la prospérité de la ville, selon lui: «Il s’agit d’un mariage de raison. Les Kurdes peuvent nous protéger du chaos. En Irak et en Syrie, kurdes, yezidis, chrétiens et chabak, nous avons un destin commun. A l’écart des extrémistes sunnites qui gagnent du terrain.»

La province de Ninive est devenue l’un des sanctuaires de l’Etat islamique d’Irak et du Levant, un groupe djihadiste lié à Al-Qaida, qui profite de la porosité de la frontière avec la Syrie pour étendre son aire d’influence. La nécessité de choisir son camp est dans tous les esprits, la sécurité proposée par le gouvernement kurde séduit autant que la prospérité qui règne dans les territoires appartenant officiellement au Kurdistan irakien: «Aujourd’hui, 80% de la population souhaite l’intégration de Bashiqa au Kurdistan», conclut Ahmed Bajalan.

Sur la route qui quitte Bashiqa, en direction d’Erbil, un drapeau irakien surmonte une bâtisse poussiéreuse. Le propriétaire, Abu Ibrahim, a choisi son camp lui aussi. Il ne parle que l’arabe et ne voudrait pas vivre dans un Etat géré par les Kurdes: «Je n’y aurais pas ma place», plaide-t-il en insistant sur le respect qu’il montre à l’égard des Kurdes et même des chrétiens. «Nous avons toujours vécu ensemble ici. La preuve? Voyez le nombre de villages chrétiens qui subsistent.»

Yasser et Fadi, nos deux réfugiés syriens, ont escaladé l’une des ­collines qui surplombent la ville. Autant pour la vue que pour visiter le petit mausolée yezidi qui s’y trouve. Dans l’enceinte du lieu saint, quelques arbres tordus résistent au vent. Là, un vieil homme vêtu de l’habit traditionnel, une toge blanche nouée sur le devant, effleure de ses lèvres un tronc en signe de respect. Pour les yezidis, l’ensemble de la création doit être honoré. Le visiteur est un saint homme, un fakir, auquel les yezidis attribuent des pouvoirs sacrés: celui de guérir ou de deviner l’avenir et même celui d’invincibilité. Surtout, les fakirs sont les dépositaires de la tradition orale sur laquelle se fonde la religion yezidie. L’homme montre fièrement sa kharka, vêtement saint que lui a donné son père: «Je ne la quitte que très rarement, car elle me confère mes pouvoirs. Grâce à elle, je suis invincible et je peux résoudre les conflits au sein de la tribu.» Les deux réfugiés syriens se montrent circonspects: «Que peut-elle contre les bombes?»

«Les groupes islamistes mettent tous les Kurdes dans le même panier. Pour eux, il n’y a ni civils, ni femmes, ni enfants. Il n’y a que des ennemis kurdes»

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