Il est loin le temps où le président turc disait toute son admiration pour l’homme fort de Moscou. Rien ne semble pouvoir apaiser les humeurs belliqueuses des deux rivaux. Verbalement, ils s’échangent des noms d’oiseaux. Du côté turc, le premier ministre Ahmet Davutoglu a taxé le Kremlin et gouvernement russe d’organisation terroriste qui n’a de comparable que l’Etat islamique. Côté russe, on prévient que la guerre mondiale est imminente si Ankara n’abandonne pas ses agressions. Ce ne sont pas que des mots, car ces gesticulations sonores s’accompagnent d’actes de guerre meurtriers.

Les bombardements turcs sur les combattants kurdes en Syrie durent depuis trois jours, ils signent l’entrée de la Turquie dans le conflit comme un acteur direct de la guerre civile et non plus seulement comme partenaire d’une coalition contre l’Etat islamique légitimée (partiellement du moins) par une résolution du Conseil de sécurité. Les Russes ne sont pas en reste, eux aussi embourbés volontaires dans le chaos, ils continuent de bombarder y compris des populations civiles. Dernière violation en date des Conventions de Genève: un hôpital soutenu par Médecins sans frontières (MSF) a été délibérément détruit par des bombes lundi. Il se pourrait que les avions russes soient responsables du carnage, à moins qu’il ne s’agisse des bombardiers de leur indéfectible allié, Bachar el-Assad.

Si personne n’enraye rapidement cette spirale, une conflagration majeure sera inévitable. La communauté internationale a pourtant essayé de calmer les deux gouvernements pas plus tard que le week-end passé à Munich, lors du sommet annuel sur la sécurité. Le ministre russe des Affaires étrangères a consenti à faire appliquer un cessez-le-feu, mais les termes en sont si ambigus que l’on devine qu’il sera lettre morte. Les positions sont irréconciliables: Moscou veut garder une influence au Moyen-Orient grâce à Bachar el-Assad. Ankara tient au départ de ce dernier et surtout ne veut en aucun cas que les Kurdes syriens gagnent leur indépendance. Mais ces considérations géopolitiques ne suffisent pas à expliquer la lutte fratricide: Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan ne défendent pas avec pragmatisme des intérêts bien compris, ils sont prisonniers de leur posture politique.

Les deux hommes ont en commun de favoriser les rapports de force plutôt que le compromis. Leur position symétrique fait redouter le pire, car en autocrates ils se sont débarrassés des voix critiques dans leur entourage. Il n’y a plus personne autour d’eux pour les ramener à la raison et leur dire qu’ils n’ont aucun intérêt à poursuivre la confrontation. Ironiquement, seul le bâton, des sanctions, pourrait empêcher que ces deux coqs ne se volent dans les plumes.