Russie-Turquie

Poutine et Erdogan se réconcilient par nécessité mutuelle

Fâchés par un incident militaire en Syrie fin 2015, Moscou et Ankara mettent fin à leur dispute sur fond de convergence d’intérêts et d’isolation internationale

Tournant tous les deux le dos à l’Occident, les chefs d’Etat russe et turc célèbrent ce mardi leurs retrouvailles à Saint-Pétersbourg. A l’origine du renversement d’alliances, le président turc Recep Tayyip Erdogan renchérit dans les signes d’amitié en évoquant son «ami Vladimir» dans un entretien accordé lundi à l’agence officielle russe TASS. Sur le plan symbolique, il a fait le choix de la Russie pour son premier voyage à l’étranger après le coup d’Etat manqué dont il a failli être la victime.

Point d’effusions verbales côté russe, mais Vladimir Poutine reçoit son homologue turc dans sa ville natale, qui est aussi l’ancienne capitale des tsars. «Choisir non la capitale administrative, mais celle de la beauté et de l’empire tsariste a une signification, mais ce n’est pas inhabituel», note Alexeï Obraztsov, expert du monde turc à la Haute école d’économie de Moscou. «On peut voir un parallèle historique et symbolique ici: l’empereur russe acceptant la capitulation du sultan turc, mais ce serait trop théâtral», tempère l’expert en relations internationales Vladimir Frolov.

Le redémarrage est spectaculaire, après une crise aiguë entre deux pays qui s’entendaient plutôt bien. Sur fond d’antagonisme grandissant dans le dossier syrien, l’aviation turque abat le 24 novembre 2015 un bombardier russe Su-24 opérant à la frontière entre Syrie et Turquie. Furieux, Vladimir Poutine réagit sur le champ en dénonçant «coup dans le dos venant de complices du terrorisme».

Sabrant frénétiquement les liens entre les deux pays, le Kremlin décide le lendemain d’une série de sanctions économiques affectant les exportations turques et les projets d’investissement communs aux deux pays. Le régime sans visa est annulé. Les agences touristiques russes sont sommées d’arrêter toute vente de voyages organisés en Turquie, qui est la seconde destination préférée des Russes et rapporte à Ankara d’importantes recettes budgétaires. Après des mois de tergiversation, Recep Tayyip Erdogan se résout au début de l’été à envoyer la lettre d’excuse exigée par Vladimir Poutine.

Jusque-là, les deux hommes avaient tout pour s’entendre: une affinité personnelle mutuelle, un style autoritaire, des penchants ultra-conservateurs et une rancœur croissante à l’endroit des Européens. D’un point de vue économique, la Russie et la Turquie sont complémentaires: Moscou produit de l’énergie, Ankara est un gros consommateur de gaz et un pays de transit clé. La Russie possède des millions d’amateurs de soleil bon marché, justement offert par la Turquie, qui exporte en retour des produits alimentaires et de la main-d’œuvre pour les grands chantiers.

A Saint-Pétersbourg, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan vont parler du redémarrage des grands projets énergétiques communs gelés depuis novembre. Il s’agit du gazoduc Turkish Stream, qui doit transporter du gaz russe sur le fond de la mer Noire jusqu’en Turquie, puis vers l’Europe du sud. Un projet qui ne plaît pas à tout le monde à Bruxelles, où certains comptaient sur la Turquie comme pays de transit de gaz non russe. Il s’agit aussi de la construction par le groupe d’Etat russe Rosatom de la centrale nucléaire Akkuyu, avec un financement venu de Moscou. Il sera aussi question du rétablissement des contacts entre les militaires des deux pays, des modalités d’échanges d’informations entre les deux aviations, pour éviter qu’un incident se reproduise, ainsi qu’une compensation turque pour l’avion russe détruit.

«La confiance ne sera pas rétablie en un jour et réclamera beaucoup d’efforts. Mais ils ont à tel point besoin l’un de l’autre pour se renforcer mutuellement dans leurs relations avec l’Occident et afin de trouver un règlement au dossier syrien qu’ils travailleront dur pour gommer les angles», estime Vladimir Frolov. Sur la Syrie, «un accord sur le partage des sphères d’influences est certainement possible» avance l’expert. Découplé des Occidentaux, le président Erdogan a été contraint de raboter ses ambitions, car Moscou n’a pas dévié d’un iota.

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