«Aucun juriste normal ne peut exclure l'arrestation des directeurs après ce qui s'est passé.» Dmitri Gololobov, l'un des avocats du géant pétrolier Yukos, dramatisait lundi les attaques du pouvoir contre la compagnie et son patron, l'oligarque Mikhaïl Khodorkovski. Des attaques qui avaient débuté il y a dix jours par l'arrestation du milliardaire Platon Lebedev, président du groupe Menatep, principal actionnaire de Yukos, et accusé d'acquisition frauduleuse de sociétés étatiques en 1994.

Une étape supplémentaire était franchie vendredi avec une descente des services secrets – une vingtaine de personnes armées et masquées – au siège de Yukos, suivie d'une saisie de documents d'archives et de disques durs. Les responsables du groupe craignent maintenant une falsification de ce matériel pour compromettre Khodorkovski.

Le seul commentaire du Ministère public, qui avait ordonné l'opération, a été le doigt d'honneur adressé par un de ses représentants aux journalistes qui attendaient devant les bâtiments de Yukos. Selon certaines explications, le Kremlin aurait voulu ainsi freiner les ardeurs politiques de Khodorkovski, qui s'est mis à financer des partis d'opposition – aussi bien libéraux que communistes – en vue des élections de décembre à la Douma. Pour d'autres, les tchékistes – ces gens des services secret et de l'armée que Poutine a promus et amenés avec lui au Kremlin – seraient carrément en train de tenter de s'emparer du pouvoir économique après le pouvoir politique. Et pour ce faire, de remettre en cause les possessions des oligarques acquises souvent de manière fort trouble dans les années 1990.

C'est ainsi que Roman Abramovitch, le patron de Sibneft, qui vient de fusionner avec Yukos pour former le quatrième groupe pétrolier mondial et de racheter le club londonien de football de Chelsea, s'est vu à son tour menacé de diverses rétorsions par la Cour des comptes et accusé d'être le plus «grand fraudeur fiscal du pays». Des contrôles financiers ont d'ailleurs débuté la semaine dernière autour de Sibneft. Des dénonciations venues de toutes parts – par exemple de la compagnie étatique Rosneft, ou de députés poutiniens mais aussi communistes – se sont accumulées soudain sur le bureau du procureur général, accusant également Yukos de diverses fraudes fiscales.

Ces événements rappellent la première chasse aux oligarques menée par Poutine au début de son mandat et qui avait eu pour résultat de contraindre à l'exil, après confiscation de leurs empires, les hommes d'affaires Vladimir Goussinski et Boris Berezovski. La question qui hante désormais les salons moscovites est de savoir si Abramovitch et Khodorkovski connaîtront sous peu le même sort. Surtout depuis le départ, avec femme et enfants, de Khodorkovski pour les Etats-Unis le 8 juillet, sous prétexte d'assister au forum économique de Sun Valley.

Hier un porte-parole de Yukos certifiait que le retour de Khodorkovski était imminent, ce qui n'empêche pas les rumeurs d'exil d'aller bon train. Et la confrérie des oligarques de s'inquiéter, avec une lettre ouverte adressée à Poutine, protestant contre «les actions illégales et politiquement motivées du Ministère public et du Ministère de l'intérieur contre Yukos et qui «sapent la stabilité du pays». Poutine a rétorqué «qu'une société divisée en divers petits groupes ne défendant que des intérêts étroits et particuliers n'est pas capable de réaliser de grands projets nationaux et stratégiques».

L'égoïsme et le manque supposé de patriotisme des oligarques sont des thèmes très populaires auprès des masses russes et ressortent à chaque échéance électorale. Mais chez Yukos on prend la situation très au sérieux puisque des directeurs de remplacement ont été prévus en cas d'arrestation des patrons actuels. Dernier signe enfin d'un début de panique: des bruits ont commencé à circuler dès vendredi sur l'intention de Roman Abramovitch de vendre 50% de RusAl, le deuxième plus gros producteur d'aluminium du monde, au propriétaire des autres 50%, l'oligarque Oleg Deripaska. L'exil d'Abramovitch est aussi évoqué, à l'heure où le pouvoir compte utiliser l'indignation provoquée dans la population, suite aux millions consacrés à l'achat d'un club de foot étranger.

Difficile de dire sur quoi va déboucher cette nouvelle traque des oligarques, mais il est probable, comme l'explique le leader libéral Boris Nemtsov, que la Russie n'a pas grand-chose à y gagner: «Une remise en question du résultat des privatisations, qui consiste à faire passer l'argent d'une structure économique dans les poches d'une autre structure, aurait pour conséquence une fuite de capitaux, la perte de millions de postes de travail et la replongée du pays dans la pauvreté.»