La gestion de la nature a été reléguée très bas sur la liste des priorités du Kremlin depuis l’accession au pouvoir de Vladimir Poutine il y a dix ans, dénonce Marie-Hélène Mandrillon, historienne de l’environnement au Centre d’études des mondes russe, caucasien et centre-européen, à Paris.

Le Temps: La forêt russe subit-elle souvent de très gros incendies?

Marie-Hélène Mandrillon: Oui, mais seulement en Sibérie, dans la partie extrême-orientale du pays. Au milieu de la décennie, l’un d’entre eux a duré de juin à octobre et ne s’est éteint qu’avec l’arrivée de la neige. La stratégie suivie dans ce genre de cas par les autorités est de laisser brûler. Vu de Moscou, ce genre d’événements n’a guère d’importance. Ces sinistres sont éloignés et touchent des régions peu peuplées. En revanche, cela fait longtemps que la Russie centrale n’a pas vécu une telle catastrophe. La dernière date de 1936.

– Le gouvernement russe s’était-il préparé à affronter ce genre de catastrophes?

– Il dispose dans ce but du Ministère des situations d’urgence, qui est habituellement considéré comme la seule administration à fonctionner. Les moyens de cet organisme apparaissent vétustes mais son personnel est relativement compétent. Il est formé en tous les cas. Ses secouristes sont des professionnels qui accomplissent régulièrement des missions à l’étranger. Ils sont intervenus récemment en Italie et en Haïti, ainsi qu’en Grèce, au moment où ce pays connaissait lui-même de graves feux de forêt. Ce qui a le plus manqué, cela a été une politique préventive de protection de la forêt.

– La forêt n’est-elle pas considérée comme une ressource importante en Russie?

– Elle l’est en Extrême-Orient, où elle attire les investissements de puissantes compagnies russes et étrangères, coréennes notamment. Mais elle ne l’est plus depuis longtemps en Russie centrale où elle a souffert d’une surexploitation au XIXe siècle, soit au début de l’industrialisation, avant d’être laissée largement à l’abandon au XXe. Elle n’est plus là qu’une taïga peu épaisse et pas entretenue, à la fonction essentiellement récréative et sentimentale.

– Comment le régime soviétique a-t-il traité la forêt?

– Il l’a exploitée, en Sibérie, mais n’a guère développé son savoir-faire. Il a employé à la coupe du bois de nombreux prisonniers du goulag sans trop se préoccuper de rationaliser cette activité et de développer les technologies adéquates. Parallèlement, il a asséché de nombreux marais mais ne s’est pas montré capable de leur substituer des cultures. Résultat: ces zones se sont transformées en tourbières, des tourbières qui prennent régulièrement feu sans que les Russes ne s’en émeuvent avant ces dernières semaines où le phénomène a pris des proportions catastrophiques. Dans les années 1950, les dirigeants soviétiques ont commencé à prendre des mesures de protection de la forêt, considérée comme une ressource. Mais ce n’est que très tardivement, sous le règne de Gorbatchev, qu’une législation digne de ce nom a été mise en place. Une initiative essentielle a été la création en 1988 d’un Ministère de l’environnement, qui a permis de distinguer les fonctions de protection et d’exploitation de la forêt. La distinction a perduré sous toute l’ère Eltsine mais pas au-delà.

– Que s’est-il alors passé?

– Sitôt arrivé au pouvoir, le président Poutine a mis graduellement fin à cette politique. Il a dissous le Ministère de l’environnement en 2000, supprimé l’Agence fédérale de la forêt en 2005 et élaboré en 2007 une nouvelle mouture du code forestier qui attribue la gestion des forêts aux régions. Or, les régions n’ont pas les moyens techniques et humains de s’en occuper. Les forestiers, très mal payés, tirent une partie de leurs revenus des coupes qu’ils opèrent eux-mêmes. Fondamentalement, la volonté de protéger ces espaces a disparu du haut en bas de l’appareil administratif. La forêt demande de trop gros investissements pour de trop faibles revenus. Surtout comparée aux hydrocarbures.

– La catastrophe de cet été a-t-elle des chances de sensibiliser la classe politique à leur sujet?

– J’en doute. Cela dit, le président Medvedev essaie depuis un peu plus d’un an de se donner une meilleure image environnementale. Il l’a montré à la veille de la Conférence de Copenhague sur le climat en adoptant un nouveau ton et de nouvelles résolutions. Et il en a témoigné une autre fois fin mai en présidant une réunion sur la réorganisation des fonctions de protection de la nature et en tenant des propos critiques à l’égard de son prédécesseur. Certains militants écologistes espèrent qu’il se servira des incendies pour persévérer dans cette voie.