Le premier ministre russe Vladimir Poutine, 58 ans, sera président de 2012 à 2018, voire jusqu’en 2024, puisque la Constitution russe lui offre deux mandats consécutifs de six ans. Son seul concurrent sérieux, l’actuel président Dmitri Medvedev, 45 ans, lui a cédé sa place samedi lors d’un grand congrès du parti Russie Unie, qui occupe deux tiers du parlement. «Je pense qu’il serait juste que le congrès soutienne la candidature du président du parti, Vladimir Poutine, afin qu’il se présente à la présidentielle», a déclaré samedi un Dmitri Medvedev visiblement humilié, déclenchant instantanément une bruyante explosion de joie parmi les milliers de délégués. Débats et votes sont comme d’habitude superflus au sein du «Parti des bureaucrates» (c’est le surnom le moins péjoratif), dès lors que la décision du véritable homme fort de Russie est prise.

Ainsi s’achève le seul suspense politique agitant la classe politique russe. «Il fallait mettre fin aux turbulences qui agitaient les hauts fonctionnaires et menaçaient de paralyser l’administration», estime le politologue Konstantin Simonov.

En principe, un cycle électoral commence par une campagne et se termine par la célébration de la victoire. Vladimir Poutine a réussi à inverser non seulement les rôles, mais également le calendrier. Lui et Dmitri Medvedev ont admis qu’ils avaient déjà décidé ce scénario il y a cinq ans, alors que Vladimir Poutine faisait face à la Constitution russe lui interdisant de briguer un troisième mandat consécutif.

Selon Konstantin Simonov, «l’intrigue d’une concurrence politique entre les deux hommes était artificielle. Medvedev est l’élève de Poutine et n’est pas prêt à lui tenir tête. Mais six années supplémentaires auraient été une tentation trop forte pour Medvedev et un trop grand risque pour Poutine.» En échange de sa loyauté absolue, Dmitri Medvedev s’est vu proposer par Vladimir Poutine de diriger le prochain gouvernement. Un cadeau empoisonné, car la conjoncture globale négative et les réformes impopulaires prévues pour l’immédiat après-élection (hausse générale des tarifs, retraites) le placent en position de fusible. Dmitri Medvedev doit au préalable figurer en tête de liste du parti Russie Unie aux législatives du 4 décembre prochain.

Or, comme le souligne Chris Weafer, un financier basé en Russie depuis 1998, «Russie Unie est en chute libre dans les sondages et il existe un vrai risque de très faible participation aux législatives. La raison pour laquelle les cartes ont été dévoilées aussi tôt est qu’il faut déplacer l’attention des élections parlementaires vers un plébiscite de Poutine.»

L’opposition a accueilli la nouvelle du retour de Poutine avec désespoir. Boris Nemtsov estime qu’on «ne pouvait rien imaginer de pire pour la Russie». Systématiquement écarté de tous les scrutins par une commission électorale excluant tout mouvement hostile à Vladimir Poutine, Boris Nemtsov affirme que son retour va conduire à «un enrichissement accéléré de l’oligarchie formée par les amis de Poutine et à une politique étrangère agressive. Poutine va se transformer en quelque chose ressemblant à Kadhafi, Moubarak ou [au dictateur biélorusse] Loukachenko.»

Même au sein de l’administration actuelle, la nouvelle de l’inversion des rôles n’a pas fait que des heureux. Arkadi Dvorkovitch, conseiller économique du président Medvedev, a sèchement commenté sur son blog qu’il «n’y a aucune raison de se réjouir». Proche de Vladimir Poutine, le ministre des Finances Alexeï Koudrine a déclaré qu’en raison de «différends concernant la politique économique» avec Dmitri Medvedev, il «ne se voit pas dans le futur gouvernement». Ministre des Finances depuis 2000, Alexeï Koudrine s’était déclaré le 13 septembre disposé à devenir premier ministre…

Deux scénarios se présentent désormais. L’un, pessimiste, prédit une stagnation avec, selon le politologue Andreï Piontkovski, un Vladimir Poutine «président à vie». «La politique de Poutine ne changera pas: servir les intérêts d’un groupe d’individus», avec pour possible conséquence «une émigration massive des hommes d’affaires et des jeunes diplômés». Le scénario optimiste défendu par Chris Weafer, stratège auprès de la banque d’investissement Troika Dialog, voit au contraire qu’il «n’y aura pas de retour à la politique de l’ancienne administration Poutine. Ce n’est tout simplement pas possible. Il est clair que le modèle économique actuel de dépendance envers les hydrocarbures ne peut pas soutenir la croissance. Pour atteindre l’objectif de croissance de 5 à 5,5%, la Russie doit attirer des investissements beaucoup plus importants et l’implication d’investisseurs étrangers.» Chris Weafer veut croire que Vladimir Poutine «formera un cabinet bien disposé envers les réformes et le monde des affaires et fera de l’accession à l’OMC une priorité». Un brin démagogue, Vladimir Poutine a annoncé samedi qu’il allait augmenter les impôts «pour les riches», annuler les dettes des entreprises envers le fisc et retrouver la trajectoire de 7% de croissance. Mais il n’a pas jugé utile d’expliquer comment il s’y prendra.