Proche-Orient

Poutine se rapproche d’Assad aux dépens de Netanyahou

Proche-Orient Moscou a commencé à livrer des missiles S-300 à Damas pour l’aider à se protéger des frappes israéliennes. 
Restée neutre jusqu’ici entre les deux pays, la Russie change l’équilibre militaire régional

Vladimir Poutine quitte le rôle d’arbitre entre Israël d’un côté et les alliés syriens et iraniens de l’autre. Pour se rapprocher des seconds. La destruction en vol d’un avion de reconnaissance russe Il-20 par la défense antiaérienne syrienne le 17 septembre, peu après une attaque israélienne, est présentée comme la raison derrière ce brusque refroidissement entre Moscou et Jérusalem. L’incident a coûté la vie à 15 militaires russes.Multipliant les déclarations hostiles envers Israël entre dimanche et lundi, le Ministère de la défense russe a décidé de modifier la balance des forces dans la région en livrant des systèmes antiaériens S-300 à Damas.

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Il s’agit d’aider le régime de Bachar el-Assad à sanctuariser le ciel syrien face aux attaques incessantes de l’aviation israélienne.Le ministre de la Défense russe, Sergueï Choïgou, a indiqué lundi que ces systèmes seront livrés à la Syrie. «Les S-300 ont une portée de 250 kilomètres et peuvent frapper plusieurs cibles simultanément. Ce qui va beaucoup améliorer les capacités syriennes. Je veux rappeler qu’en 2013, à la demande des Israéliens, nous avons gelé la livraison des S-300 à la Syrie», a noté le ministre.

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«Calmer les têtes chaudes»

A l’époque, Moscou avait justifié sa décision par les sanctions imposées par l’ONU sur les livraisons d’armes à la Syrie. Les termes du contrat stipulaient la livraison de 4 à 6 divisions de S-300 MU1, incluant 144 missiles, pour une somme de 900 millions de dollars. Lundi, des sources israéliennes et russes observant les allers-retours des avions militaires russes entre la Russie et la Syrie suggéraient que les premiers systèmes S-300 destinés à l’armée syrienne avaient commencé à être livrés le 22 septembre.

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Dans son adresse télévisée lundi, Sergueï Choïgou a promis que la Russie «va brouiller la navigation satellite et radar, les communications aériennes dans la Méditerranée» au large des côtes syriennes. Cela afin de «calmer les têtes chaudes et les empêcher de se livrer à des actes impulsifs mettant en danger nos soldats». Le ministre a également annoncé la «centralisation des systèmes de contrôle pour les unités syriennes et russes de défense antiaérienne. Le principal est que tous les avions russes soient clairement identifiés par les Syriens». A aucun moment les militaires russes n’ont fait peser la moindre responsabilité sur les Syriens ayant abattu l’avion russe d’un missile S-200 (de conception soviétique).

Des experts militaires se sont étonnés que les missiles syriens (ou l’Il-20 russe) ne soient pas équipés des systèmes d’identification «ami/ennemi» qui auraient rendu improbable l’incident. Le Ministère de la défense russe n’a donné aucune explication sur cet impair, préférant faire porter l’entière responsabilité à un chasseur F-16 israélien qui se serait délibérément abrité derrière l’Il-20. Pour étayer sa version, Moscou a présenté dimanche une animation vidéo de l’incident dans laquelle on voit l’Il-20 se diriger vers la zone où manœuvraient les quatre F-16 israéliens ayant déjà terminé leur attaque. Curieusement, l’escadrille israélienne reste immobile dans les airs pendant qu’un des F-16 semble faire marche arrière pour se placer derrière l’Il-20, abattu au même moment. Le Ministère de la défense signale que l’escadrille serait restée encore dix minutes sur zone, gênant la venue des secours russes.

La version israélienne

Dans la version israélienne, les F-16 ont tiré leurs missiles depuis la mer Méditerranée, puis sont immédiatement retournés vers l’espace aérien israélien, où ils se trouvaient déjà au moment où l’Il-20 a été abattu. Pourquoi les Israéliens auraient-ils continué à voler pendant plus de dix minutes dans une zone arrosée par la défense antiaérienne syrienne? Et pourquoi l’Il-20 n’est-il pas resté hors de la zone des tirs, alors que les Russes confirment que toute la séquence a débuté par l’information des Israéliens aux Russes qu’une attaque était imminente?

Le 18 septembre, Vladimir Poutine avait opté pour un statu quo avec Israël, parlant d’une «chaîne de circonstances accidentelles tragiques». Avant de se rallier lundi à la position du Ministère de la défense. «D’après les informations de nos experts militaires, la raison [derrière la destruction du Il-20] est un acte prémédité des pilotes israéliens qui ne peut pas ne pas endommager nos relations», a déclaré lundi le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov.

«La décision de fournir des S-300 avec du personnel russe pour les opérer est destinée à forcer Israël à être plus prudent à proximité des installations russes, tout en contrôlant l’allié syrien. Le Ministère de la défense émerge comme un acteur de premier plan en Syrie», estime Dmitri Trenin, directeur du Centre Carnegie de Moscou.

Depuis le début 2018, Moscou opère un virage dans sa narration de la crise syrienne. Le Kremlin parle désormais d’un conflit militaire achevé, en phase de résolution politique. La Syrie serait stable, prête au retour des réfugiés, avec des appels du pied aux Occidentaux pour financer la reconstruction du pays dans les termes de Bachar el-Assad.

D’où les concessions faites par Vladimir Poutine à son homologue turc Recep Tayyip Erdogan le 17 septembre, qui laissent l’enclave d’Idlib sous contrôle turc et bloquent l’offensive préparée par Damas et Téhéran. Il s’agit d’éviter, dans cette région où vivent au moins 3 millions de Syriens, une nouvelle effusion de sang et une vague de réfugiés qui aurait démoli le récit russe de la «normalisation». A peine cet accord était-il trouvé que l’incident de l’Il-20 écornait le récit russe, incitant une Russie vexée à risquer sa relation privilégiée avec Israël.

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