Le principal opposant au Kremlin, Alexeï Navalny, a qualifié mercredi d'«énorme mensonge» et de «falsification» les résultats du vote des Russes. Sur son blog, il a exhorté ses partisans à se mobiliser pour les élections régionales de septembre. Sur Twitter, il a aussi écrit que «rien ne sera réglé sans sortir dans la rue», tout en se gardant d'appeler à des manifestations dans l'immédiat.

Vladimir Poutine pourra s’il le souhaite se faire réélire pour un cinquième et un sixième mandat. Et régner jusqu’en 2036. La votation populaire étalée sur sept jours et qui s’est achevée hier en Russie entérine les amendements à la Constitution de 1993. Quatre heures et demie avant la fermeture des bureaux de vote, la Commission électorale elle-même publiait déjà les résultats de ce scrutin hors norme (hors la loi, selon l’opposition). 73% des Russes soutiendraient ainsi les amendements. La limite à deux mandats consécutifs est annulée pour Vladimir Poutine, qui remet ainsi les compteurs à zéro. Seulement pour lui, pas pour ses successeurs.

La campagne en faveur des amendements fut massive, couplée avec les célébrations du 75e anniversaire de la victoire sur les nazis. Vladimir Poutine a enjoint mardi aux Russes de voter en faveur des amendements, posant à côté d’une immense statue de soldat. Et paraissant plus grand, par un effet de perspective, que le héros soviétique de bronze. Aucune campagne contre les amendements n’a été autorisée à la télévision, ni dans la rue. Comme lors du référendum de Crimée en 2014, seul le camp du Kremlin est autorisé à faire campagne. Moscou n’a autorisé qu’un rassemblement des opposants, mais quatre jours après la fin d’un scrutin marqué par des irrégularités d’une ampleur jamais vue.

Les bureaux de vote poussent comme des champignons

De nombreux témoignages montrent – photographies à l’appui – des électeurs votant deux, voire trois fois (par internet et sur papier; dans plusieurs consulats pour les expatriés). Un journaliste de la chaîne indépendante Dojd a filmé un homme rémunérant des complices chargés de procéder à des votes frauduleux massifs par internet à 125 roubles (1,7 franc) la voix. Sur une vidéo circulant sur les réseaux sociaux, on voit un couple découvrant que le grand-père a déjà voté, sans mandat, pour toute la famille, y compris les enfants. Durant l’esclandre, la responsable du bureau de vote s’empare du cahier où sont consignés les noms des électeurs, le referme et déclare: «Essayez de le prouver!» Une autre vidéo montre deux policiers brisant le bras d’un journaliste à l’intérieur d’un bureau de vote de Saint-Pétersbourg. Vidéo presque insoutenable à cause des hurlements de la victime.

Le pouvoir semble particulièrement anxieux d’obtenir une forte participation, indispensable pour asseoir le «plébiscite». Le matin du dernier jour de vote, l’Etat a versé 10 000 roubles (133 francs) à tous les ménages avec enfant. Pour capturer un maximum de votes, des dizaines de milliers de bureaux de vote improvisés ont poussé comme des champignons à travers le pays. A côté d’un supermarché, dans un bus, dans les cages d’escalier d’immeubles, dans les usines. Les urnes disposées dans les coffres de voitures, sur la souche d’un arbre, sans isoloir. Ni le vote sur la Constitution, ni les procédures observées ne respectent le Code électoral russe. Le journal indépendant Novaïa Gazeta a organisé un concours de photographie pour le bureau de vote le plus cocasse. Loteries, concerts, animations étaient associés au vote pour appâter l’électeur dans un contexte de pandémie persistante. La Russie est le quatrième pays le plus touché du monde avec environ 7000 nouveaux cas quotidiens.

L’empressement des autorités et leur peu de scrupules ont même inspiré une plaisanterie:

– «Voulez-vous un paquet?» demande la caissière du supermarché.

– «Oui…» répond le client.

– «Merci d’avoir voté oui au paquet d’amendements pour la Constitution», débite la caissière.

Des moyens considérables sont mis en œuvre, qui vont parfois jusqu’à contraindre les électeurs à voter. Le site d’information Meduza.io a découvert que les autorités utilisaient un système informatique permettant de surveiller la participation des employés de dizaines de grandes sociétés d’Etat (La Poste, Rostec, Rostelecom), mais aussi privées (Sibur, Severstal).

Face à l’avalanche des exemples de fraude électorale, les autorités réagissent avec flegme. La présidente de la Commission électorale, Ella Pamfilova, a déclaré mardi: «Nous avons reçu un nombre minimal de plaintes dans l’ensemble. Il n’y a pas une seule plainte qui doive être traitée par la commission.» Plusieurs médias proches du Kremlin (Vesti, NTV, TASS, Kommersant) ont contre-attaqué avec un seul et même reportage dénonçant la fabrication par un opposant d’un faux bourrage d’urne. Le présentateur vedette de la première chaîne du pays vitupère ainsi contre «une quantité record de fausses infractions relevées durant la votation».

Ces reportages se fondent sur la vidéo d’un opposant, un certain Nikita Gavrilov, parfaitement inconnu, et dont la chaîne YouTube ne compte qu’un abonné. Le journal en ligne The Insider en déduit que «les médias du Kremlin ont imaginé un faux bourrage d’urne, afin de pouvoir le dénoncer en fanfare». Les exemples de «contre-propagande» malhabile ne manquent pas. Ainsi ce reportage de la chaîne NTM diffusé mardi, vantant l’honnêteté des bureaux de vote improvisés en plein air. Où l’on voit pourtant nettement un membre de la commission glisser un paquet de bulletins de vote dans l’urne. La chaîne a prestement retiré le reportage de son site, mais trop tard pour les réseaux sociaux, qui font tourner l’embarrassante infraction.

Poutine éprouve de l’anxiété à l’égard de son cercle rapproché

Gleb Pavlovsky, politologue

Mais pourquoi tant d’empressement à organiser un plébiscite aussi éloigné des règles du vote démocratique? «Poutine utilise le vote populaire pour faire des gens ordinaires ses complices dans l’extension de son règne et pour valider la domination d’une idéologie ultra-conservatrice», décrypte Andreï Kolesnikov, chercheur associé au Centre Carnegie de Moscou. Pour le politologue Gleb Pavlovsky, qui a travaillé pour Vladimir Poutine dans les années 2000, ce désir urgent de plébiscite s’explique parce que «Poutine éprouve de l’anxiété à l’égard de son cercle rapproché. Il est pressé de se protéger d’eux avec une légitimité supplémentaire. Il veut désormais être élu non pas des citoyens mais par «le peuple», par une «écrasante majorité.»