La scène a marqué les esprits. En pleine crise ukrainienne, Vladimir Poutine a accueilli Emmanuel Macron et Olaf Scholz à Moscou en gardant ses distances. Entre le président français ou le chancelier allemand et le maître du Kremlin, une gigantesque table de hêtre de six mètres de long, décorée de feuilles dorées. Certains ont symboliquement voulu y voir un président russe détaché du reste du monde, isolé après deux ans de pandémie durant laquelle il a évité de s’exposer. Il aurait, dit-on, développé une mentalité d’assiégé.

Personnage impénétrable

Ce n’est toutefois pas la première fois que le président russe joue avec ses invités. Il suffit de se rappeler la manière dont il avait reçu un jour, avec un sourire sarcastique, Angela Merkel à Sotchi en laissant son labrador s’approcher de la chancelière alors qu’elle avait peur des chiens. Directeur du centre Carnegie de Moscou, Dmitri Trenin nuance toutefois. Poutine «est très habile à utiliser l’image négative de démon qu’on lui a collée».

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Alors qu’il vient de reconnaître l’indépendance des républiques séparatistes de Donetsk et de Lougansk, tuant de fait les accords de Minsk, beaucoup s’interrogent sur la vision du président russe. Ce natif de Leningrad de 69 ans est impénétrable. Même ses proches conseillers peinent à savoir ce qu’il pense. Les renseignements américains sont d’autant plus à la peine de le saisir qu’il ne recourt que très peu aux instruments électroniques et interdit parfois même aux gens présents de prendre des notes. L’incapacité de l’Occident à vraiment le cerner est une de ses forces. Il sait en user, décidant souvent au dernier moment du prochain coup dans une longue et difficile partie d’échec géopolitique.

Le bras de fer qu’il livre à l’Europe, aux Etats-Unis et à l’OTAN en amassant entre 150 et 190 000 militaires le long de la frontière ukrainienne s’explique de plusieurs façons. Au pouvoir depuis vingt-deux ans dont une parenthèse de quatre ans en tant que premier ministre (2008-2012), Vladimir Poutine est au sommet de son pouvoir. Face aux démocraties libérales en difficulté en Europe, mais aussi aux Etats-Unis, fort de réserves financières considérables constituées grâce aux pétrodollars le protégeant d’éventuelles sanctions, il estime que c’est le moment de renverser l’ordre international de l’après-guerre froide. En particulier l’architecture sécuritaire de l’Europe. Il veut recréer une «sphère d’influence» dans les ex-républiques soviétiques, de Biélorussie à l’Ukraine en passant par le Kazakhstan. Peu friand de multilatéralisme – la Russie a opposé douze veto à des résolutions du Conseil de sécurité sur la Syrie – , il voit toutefois un intérêt russe à contribuer à faire revivre l’accord plurilatéral sur le nucléaire iranien (JCPOA).

Confiance et force retrouvées

A ses yeux, l’éclatement de l’URSS fut la «plus grande catastrophe géopolitique» du XXe siècle et avec l’élargissement de l’OTAN jusqu’à la frontière de la Russie, l’Occident n’a selon lui pas tenu sa «promesse». Si en 2007, à la Conférence sur la sécurité de Munich, il avait déjà exposé ses profonds griefs, en vain, il n’avait pas encore la force et la confiance qui sont les siennes aujourd’hui. L’intervention russe en Syrie qui permettra de maintenir en place le régime sanguinaire de Bachar el-Assad sera un test de la puissance (militaire) retrouvée de Moscou. Un fait qui surprend toujours quand on sait que le PIB de la Russie équivaut à peu près à celui de l’Espagne. Au cours de ces dernières années, le chef d’Etat a renforcé la puissance de l’armée russe et mis sous silence l’opposition, fermant même l’ONG Memorial, autrice d’un travail remarquable sur les horreurs du stalinisme. Il a modifié la Constitution afin de pouvoir rester au pouvoir jusqu’en 2036.

L’Ukraine est une ligne rouge pour Poutine qui fera tout pour stopper la dérive occidentale de cet Etat indépendant depuis la chute de l’URSS. Il en va de sa trace dans l’histoire. Dans un texte publié en juillet dernier, il précise que la souveraineté ukrainienne n’est possible «qu’en partenariat avec la Russie». Son discours d’une heure, lundi 21 février, s’inscrit dans la même ligne, mais il a choqué certaines chancelleries européennes.

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La trajectoire de Vladimir Poutine n’était pourtant pas écrite d’avance. Officier du KGB, puis directeur de son successeur, le FSB, rien n’en faisait le futur tsar de la nouvelle Russie. Depuis son accession à la présidence, au début 2000, il s’est rapidement imposé. Pour faire oublier l’effondrement du rouble et de l’économie en 1998 et les années «d’humiliation» d’Eltsine. Face aux rebelles tchétchènes, il aura cette phrase, célèbre par laquelle il promettait d’aller «buter les terroristes jusque dans les chiottes». Au cours de ses deux premiers mandats, l’économie russe connaît une croissance de 50% sur sept ans. Le revenu disponible des Russes augmente de 10% par an. Une nouvelle classe moyenne émerge. Le président est populaire.

Son modèle: Alexandre III

En 2011 toutefois, des manifestations anti-Kremlin sèment le trouble dans le pays. Vladimir Poutine est convaincu qu’elles ont été fomentées par Hillary Clinton, alors cheffe de la diplomatie américaine. En passe de redevenir président après Dmitri Medvedev, il va durcir le ton à l’interne et imposer une autocratie cynique. Un fait qui n’étonne pas vraiment David Remnick, rédacteur en chef du New Yorker et auteur d’un livre sur la fin de l’Union soviétique qui décrit Poutine ainsi: «L’un de ses modèles historiques est Alexandre III, un tsar réactionnaire de la dynastie des Romanov qui institua des restrictions draconiennes à la presse et chercha à russifier son empire multiethnique.»

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Le président russe applique avant tout le langage de la force. Jeune, il était déjà connu pour se bagarrer dans les rues de Leningrad. La faiblesse de la Russie post-guerre froide l’a horripilé. Il dira: «Nous avons montré de la faiblesse, or les faibles sont battus.» En Russie, c’est la verticale du pouvoir qui s’impose. Les opposants en feront les frais: Alexander Litvinenko, éliminé au polonium, Boris Nemtsov assassiné à deux pas du Kremlin, Alexeï Navalny empoisonné au Novitchok, puis emprisonné sans oublier la journaliste Anna Politkovskaïa ou l’activiste des droits de l’homme de Memorial Natalia Estemirova, toutes deux éliminées.

Même à l’internationale, rien ne semble faire peur au maître du Kremlin. Interférence dans des élections européennes, dans le Brexit et dans l’élection américaine de Donald Trump: l’ex-judoka Vladimir Poutine sait saisir, en fin tacticien, le moment où l’adversaire montre ses faiblesses. Il ose prendre des risques comme jamais auparavant. Une invasion complète de l’Ukraine serait pourtant la preuve qu’il a changé. Elle irait à l’encontre des objectifs même visés par le Kremlin. Avec des sanctions sévères, un renforcement majeur de l’OTAN à l’est voire des adhésions nouvelles comme la Finlande ou la Suède, sa stratégie pourrait se retourner contre la Russie. Bien qu’elle ait encore énormément de chemin à parcourir pour le devenir, l’Ukraine incarne ce qu’il exècre: la démocratie libérale qu’il juge «obsolète». C’est dans cette logique que la Russie de Poutine finance des partis d’extrême droite en Europe. Pour mieux la saborder.