Sur la pancarte que Nassim, 23 ans, est en train de préparer pour la manifestation de vendredi, on peut lire: «Articles 7 et 8 de la Constitution: le peuple est souverain.» Pas question pour lui et ses amis de rater le premier anniversaire du hirak, nom donné à la contestation qui, le 22 février 2019, s’est saisie des rues d’Alger et des grandes villes, poussant l’armée à démettre l’ex-président Abdelaziz Bouteflika. «Je ne manifeste plus depuis l’été dernier car je ne me reconnais pas dans ceux qui veulent à tout prix représenter le mouvement, concède cet étudiant en sciences politiques. Mais je trouve bien de rappeler à ceux qui nous dirigent que nous sommes toujours là, que les choses ont changé et qu’ils ne peuvent plus faire ce qu’ils veulent.»

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Empreints de fierté mais aussi d’amertume, les propos de Nassim résument l’air du temps à Alger. Encore surpris d’avoir réussi à faire partir le président au pouvoir depuis vingt ans sans aucune violence, d’avoir retrouvé leur dignité et une forme de vivre-ensemble inédite depuis la guerre civile des années 1990, de nombreux Algériens disent aussi se sentir «floués» par «un pouvoir qui s’est renouvelé». Soufiane Djilali, président du parti Jil Jadid (Génération nouvelle, opposition), reconnaît que «l’intervention de l’opinion publique dans le jeu politique alors que les Algériens étaient complètement marginalisés va influer sur les événements. Il n’est plus possible pour le pouvoir politique en place d’agir selon ses propres intérêts en occultant l’intérêt général.»

Le président «bénit» le «hirak»

Même s’il a été un ancien ministre de l’ère Bouteflika, Abdelmadjid Tebboune, le nouveau président, élu en décembre, l’a bien compris: il salue dès qu’il en a l’occasion ce «hirak béni» capable de manifester avec «civisme» et «pacifisme», et a annoncé mercredi que le 22 février serait désormais une «Journée nationale de la fraternité et de la cohésion entre le peuple et son armée pour la démocratie». Il s’est engagé à réformer la Constitution après des consultations avec la société civile et à «construire un nouvel Etat sur des bases saines et modernes».

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Mais l’aile la plus politisée du hirak lui refuse toute légitimité et dénonce un décalage entre le discours et les actes. «Les autorités continuent d’interdire aux militants de se réunir, de boucler toutes les entrées de la ville à la veille des manifestations, d’arrêter les manifestants», énumère Loubna, 37 ans, médecin et membre active du hirak. «Le président dit qu’il veut ouvrir un dialogue mais il refuse de nous parler: il choisit les personnalités avec lesquelles organiser ses tête-à-tête!»

Dans un débat rendu plus compliqué par la violence des échanges sur les réseaux sociaux, certains observateurs, comme l’écrivain Kamel Daoud, ont pointé du doigt une forme de «radicalisation» du mouvement à laquelle s’est greffée l’impossibilité de désigner des leaders dans l’opposition et la société civile, minées par des querelles idéologiques et des agendas personnels. «Le hirak est par définition horizontal», défend Kahina, 36 ans, qui manifeste presque tous les vendredis. «Nous ne pouvons donc pas désigner des porte-parole, mais il est possible de s’entendre sur des initiatives thématiques communes, comme la révision du rôle de l’armée.»

Une armée très discrète

Depuis la mort, en décembre, du chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah, considéré comme le véritable décideur, «les militaires font tout pour se faire oublier», relève un ex-officier en prenant à témoin la «discrétion» d’Ahmed Chengriha, le nouveau patron de l’armée. «Car celle-ci a aussi dû revoir son rôle et purger ses rangs contaminés par l’argent sale des réseaux Bouteflika.»

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La lutte contre la corruption qui a accompagné le départ de l’ex-président a envoyé en prison de haut gradés, les plus grandes fortunes du pays et de hauts responsables dont d’anciens premiers ministres. Si elle est perçue par une large part de l’opinion publique comme une nouvelle lutte de clans, cette dynamique reste malgré tout une victoire du hirak. «Mais il n’est pas certain que le pouvoir tire les leçons des dérives de la corruption et réfléchisse à mettre en place des mécanismes pour limiter les possibilités de corruption, à défaut de l’éliminer», nuance l’analyste politique Abed Charef. «C’est pour cette raison que les plus politisés continuent de manifester. Parce qu’ils sont convaincus que le pouvoir n’est pas capable de changer les choses de l’intérieur», souligne un militant du Rassemblement actions jeunesse, dont le président Abdelouahab Fersaoui a été placé sous mandat de dépôt en octobre pour «atteinte à l’intégrité du territoire» et n’a pas encore été libéré.

«On n’a pas su changer de discours»

«Depuis l’été, on n’a pas su changer de discours alors qu’on aurait pu imposer notre volonté. On en est toujours à réclamer la chute du régime», s’énerve un membre désabusé du Pacte de l’alternative démocratique (PAD), alliance de partis politiques d’opposition, avant de conclure: «On a évité l’effondrement de l’Etat et tout ce qui s’est passé va indéniablement marquer les générations à venir. Mais aujourd’hui, il faut le dire, on ne sait pas vers quoi le hirak se dirige.»