Afrique

Le pouvoir burundais enferme le pays dans un huis clos meurtrier

Le président Nkurunziza refuse toute forme d’ingérence étrangère en vue d’un dialogue et rejette les troupes de l’Union africaine

Samedi matin, Pascal Couchepin a reçu un appel du Ministère des affaires étrangères du Burundi: inutile d’aller à Bujumbura, le gouvernement est en vacances et le président inatteignable, lui fait-on savoir. L’ancien conseiller fédéral, désigné en juin dernier comme envoyé spécial pour le Burundi de l’Organisation internationale de la francophonie, n’a plus qu’à défaire ses valises et annuler son vol prévu dimanche pour la capitale du pays des Grands Lacs. Sans quoi il risquait de tourner en rond dans son hôtel, un sort réservé la semaine dernière à l’envoyé spécial de Barack Obama.

Alors que la logique d’une guerre civile se met en place, les autorités verrouillent le pays, refusant toute ingérence étrangère. Les appels de la communauté internationale à un dialogue avec l’opposition restent vains, Bujumbura qualifiant ses détracteurs de «terroristes».

Lundi, la décision de l’Union africaine (UA) de l’envoi d’une Mission africaine de prévention et de protection au Burundi (Maprobu) composée de 5000 hommes a été balayée par le parlement burundais réuni en Congrès extraordinaire. L’UA a posé un ultimatum qui échoit ce mardi. «Si les troupes de l’UA venaient sans l’aval du gouvernement, il s’agirait alors d’une force d’invasion et d’occupation», a fait savoir la présidence.

Réélu en juillet à la tête du pays pour un troisième mandat, en violation de la Constitution, Pierre Nkurunziza règne désormais par la terreur, comme en témoigne le massacre d’une centaine de civils il y a dix jours en représailles à l’attaque de casernes de l’armée. «Après un putsch militaire manqué, en mai, il a détruit les quatre dernières radios libres. Tous les journalistes ont fui, explique Marie-Soleil Frère, maître de recherche au Fonds national de la recherche scientifique à l’Université libre de Bruxelles. Actuellement, plus personne ne sait ce qui se passe dans le pays, il n’y a plus aucune information indépendante.»

«Volonté divine»

Converti au courant chrétien évangéliste Born again, Pierre Nkurunziza monopolise l’espace médiatique avec des discours ponctués de prières dans lesquels il explique être prédestiné à diriger le pays. «Ceux qui s’opposent au chef de l’Etat sont en train de combattre Dieu lui-même, déclarait Persille Mwidogo, une députée elle-même convertie, au moment du vote du Congrès. Le Seigneur m’a dit que le président Nkurunziza est un homme élu selon la volonté divine et qu’il pourra résister à tous les opposants intérieurs et qu’il tiendra aussi tête à la communauté internationale.»

«C’est très inquiétant. Il est entré dans une logique jusqu’au-boutiste», ajoute Pascal Couchepin qui rappelle le passé de combattant de la guérilla du chef de l’Etat. C’est pourtant ce même homme qui avait signé, en 2003, les Accords d’Arusha mettant un terme à une guerre civile ayant fait 300 000 morts en échange d’une amnistie pour ses crimes de guerre.

L’ancien professeur d’éducation physique, amateur de football, s’est initié à la politique par la lutte armée. Aujourd’hui, il se retranche en son palais dans une logique de paranoïa. Il a des raisons de l’être: son parti, le CNDD-FDD, s’est scindé en avril dernier à l’annonce de sa candidature aux élections qui déclenchera des manifestations qui seront durement réprimées.

L’armée est elle-même divisée comme l’a démontré la tentative avortée de coup d’Etat. Désormais ses principaux appuis se trouvent dans la police et la milice Imbonerakure, le mouvement des jeunesses de son parti qui s’est militarisé. «La mission de l’Union africaine est accusée d’être au service de l’Occident, des Etats-Unis, de la Belgique ou du Rwanda, poursuit Marie-Soleil Frère. Ils sont dans un délire total.»

Dans les pays voisins, l’appel à une mission de paix est justifié par les craintes d’un génocide à caractère ethnique. «L’Afrique ne permettra pas un autre génocide sur son sol», affirmait la semaine dernière le Conseil de paix et de sécurité de l’UA en référence au Rwanda où 800 000 personnes furent massacrées en 1994. L’ancien président burundais Pierre Buyoya a aussi accusé les dirigeants actuels de vouloir ethniciser le conflit. Une lecture que conteste Marie-Soleil Frère, rappelant que les Tutsis, très minoritaires, sont associés au pouvoir dominé par les Hutus.
Face à une opposition qui s’est radicalisée, Pierre Nkurunziza purge les services de sécurité et resserre les rangs.

Pascal Couchepin, lui, garde ses valises à portée de main, prêt à décoller dès que l’horizon s’éclaircira. 

Publicité