Un auto-coup d’Etat. C’est le nom donné en Amérique latine aux violations de l’ordre constitutionnel perpétrées par un régime dans le but de renforcer son pouvoir. Et c’est ce qu’a réalisé vendredi soir le président vénézuélien Nicolas Maduro, en publiant un décret «d’état d’exception et d’urgence économique», qui lui donne carte blanche pour tenter de reprendre autoritairement le contrôle de son pays. Un geste d’une gravité exceptionnelle dans une Amérique du Sud convertie à la démocratie depuis un quart de siècle.

Le Venezuela connaît l’une des plus graves crises de son histoire. Dans le domaine économique, il subit un effondrement de ses rentrées de devises et de son approvisionnement en produits de première nécessité. Dans le secteur social, il connaît une multiplication des pillages et des violences, qui font désormais de sa capitale, Caracas, «la ville la plus dangereuse du monde». Sur la scène politique, enfin, il vit une lutte au couteau entre le pouvoir exécutif d’obédience chaviste (populiste de gauche) et un législatif aux mains d’une large coalition d’opposition depuis quatre mois et demi. Un bras de fer qui s’est encore durci ces dernières semaines suite à un succès des contestataires: la récolte de 1,8 million de signatures en faveur de l’organisation d’un référendum pour révoquer le président.

Dans le domaine économique, le texte promulgué ce week-end par Nicolas Maduro prolonge jusqu’en juillet un précédent «décret d’urgence» en vigueur depuis la mi-janvier. Au-delà de ce mois, a promis le chef de l’Etat, il «sera étendu constitutionnellement pendant l’année 2016 et certainement pendant l’année 2017».

L’«urgence économique» est censée autoriser l’exécutif à disposer des biens du secteur privé afin de récupérer la capacité de production du pays et de garantir son approvisionnement en produits de base. Une logique paradoxale, étant donné que la situation désastreuse actuelle est largement due à la mise sous tutelle étatique des forces productives. Or, Nicolas Maduro a non seulement annoncé ce week-end qu’il allait poursuivre dans la même voie, il s’est montré décidé à sévir encore beaucoup plus lourdement contre les entrepreneurs, considérés comme des ennemis de classe et des traîtres à la patrie. Il a ordonné samedi la saisie des usines «paralysées par la bourgeoisie» et l’emprisonnement des entrepreneurs accusés de sabotage.

«Usine arrêtée, usine remise au peuple!», a martelé le président. Un ordre qui menace de nombreuses sociétés, sachant que, faute de devises étrangères pour payer leurs fournisseurs internationaux, les entreprises vénézuéliennes ne travaillent plus actuellement qu’à 43,8% de leurs capacités. Parmi les premières cibles du pouvoir figure un géant du secteur alimentaire, le groupe Polar, dont quatre fabriques ont cessé de produire le 30 avril.

La teneur politique du décret n’a pas été révélée immédiatement. Mais l’intention générale paraît claire. «Le gouvernement semble mettre en place un cadre légal pour libérer les mains des militaires qui pourront réprimer» les manifestations en faveur du référendum, estime Benigno Alarcon, directeur du Centre d’études politiques de l’Université catholique Andres Bello, à Caracas. Mesures craintes notamment par l’opposition: la limitation du droit de protester et l’autorisation de détentions préventives sans décision d’un juge.

Le vice-président chaviste Aristobulo Isturiz n’a pas caché le motif de la manœuvre. «Maduro ne va pas quitter le pouvoir suite au référendum parce qu’il n’y aura pas de référendum, a-t-il asséné. (Les dirigeants de l’opposition) savent qu’il ne va pas y en avoir parce qu’ils s’y sont pris trop tard, trop mal et en commettant des fraudes.» Et d’ajouter en référence à la récente destitution de la présidente brésilienne Dilma Rousseff: «Ils devront tous nous tuer avant de nous faire un coup d’Etat parlementaire.»

Signe supplémentaire du durcissement du régime: Nicolas Maduro a également annoncé qu’il avait commandé pour ce samedi 21 mai «des exercices militaires nationaux des Forces armées, du peuple et de la milice pour se préparer à n’importe quel scénario». Initiative prise, à ses dires, pour contrecarrer des plans d’intervention planifiés de l’étranger. Quels plans? Le chef de l’Etat a dénoncé une rencontre qui a rassemblé vendredi à Miami des dirigeants de l’opposition vénézuélienne et le secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA), Luis Almagro. Un Luis Almagro qui a pris parti en faveur du référendum de révocation, en expliquant qu’il fallait permettre «au peuple de s’exprimer». Le pouvoir chaviste s’en prend tout particulièrement, néanmoins, à l’ancien président colombien Alvaro Uribe, aussi présent à la réunion. Il l’accuse d’avoir appelé à l’usage de la force à son encontre et assure avoir entamé des formalités pour le traîner devant la justice internationale.

L’armée vénézuélienne paraît destinée à jouer les premiers rôles ces prochaines semaines. Or, sa hiérarchie s’est alignée pour l’instant sur le pouvoir chaviste. Elle a exprimé samedi dans un communiqué son «rejet le plus ferme et le plus catégorique de la campagne systématique de discrédit et de provocation orchestrée depuis l’étranger».