Manque de chance pour le pouvoir vénézuélien, qui se réclame du peuple et de la gauche dans le sillage de son chef historique, feu Hugo Chavez. La principale figure de la coalition d’opposition qui l’a écrasé lors des élections législatives de décembre dernier n’est pas l’un de ces membres de l’oligarchie qu’il se plaît à dénoncer à longueur de discours. C’est un fils d’ouvriers et un ancien militant du Parti communiste reconverti dans le travail social et le journalisme, Jesus «Chuo» Torrealba. Secrétaire exécutif de la Table de l’unité démocratique (MUD) depuis un an et demi, l’homme a occupé le devant de la scène il y a quelques jours à Caracas en présentant, d’une voix vibrante de tribun, la stratégie 2016 de l’alliance. Il a confié au Temps le sens de son combat.

Le Temps: L’opposition a remporté pour la première fois des élections contre le pouvoir chaviste. Comment s’y est-elle prise?

Jesus «Chuo» Torrealba: Lorsque les Vénézuéliens doivent expliquer les vicissitudes de leur scène politique, ils s’en tirent volontiers en répondant que leur pays n’est pas la Suisse. De fait, il n’est pas du tout dans notre culture de former de vastes coalitions et de rechercher le consensus. Nous sommes davantage dans la compétition que dans la solidarité: nous avons l’habitude que le vainqueur prenne tout et que le vaincu reste sans rien. Nous pratiquons volontiers, de plus, le culte de la personnalité, le caudillisme, ce qui n’arrange rien. Mais nous avons été soumis à rude épreuve par le régime chaviste. Et nous nous sommes rendu compte au fil du temps que, si nous entendions le renverser, nous ne pouvions pas continuer à le combattre en ordre dispersé mais que nous devions unir nos forces. Tous les pays qui ont réussi à sortir de la dictature, de l’Espagne au Chili, sont passés par là. Nous nous sommes ainsi résolus à devenir un peu plus suisses en formant une large alliance d’une trentaine de partis, qui vont de la gauche socialiste aux libéraux en passant par le centre démocrate-chrétien. Et cette stratégie a porté ses premiers fruits.

- Le régime chaviste a développé des pratiques autoritaires, tout en organisant de nombreuses élections et référendums. Comment le décririez-vous?

- C’est une autocratie militaire, qui exprime non pas la volonté du peuple mais celle d’un groupe. Elle se sert de l’électorat pour être plébiscitée mais elle ne l’écoute pas. Il faut comprendre que ce régime a été fondé par des officiers. Il représente une tentative d’appliquer dans la vie civile les principes en vigueur dans l’armée, soit la discipline, l’obéissance et la subordination, qui se traduisent par un fonctionnement très hiérarchique. Le problème est que ces pratiques sont en contradiction avec celles de la démocratie, qui supposent la construction d’accords et l’élection de dirigeants pour des périodes limitées, pas la désignation de «commandants éternels».

- Comment expliquez-vous qu’un homme comme Hugo Chavez ait été élu à la présidence du Venezuela?

- Les raisons sont diverses. Le Venezuela est d’abord un pays jeune, qui a eu la plupart du temps à sa tête des régimes militaires. Il traversait ensuite à la fin du siècle dernier une crise profonde. Or, les sociétés en crise se donnent volontiers à ceux qui leur promettent l’ordre. Enfin, Hugo Chavez dénonçait à raison des fléaux comme la corruption et les injustices sociales. Le paradoxe est que la situation a empiré sous son règne et celui de son héritier, Nicolas Maduro. La pauvreté, qu’il était le premier à dénoncer, s’est accrue. La violence a explosé pour passer de 4000 meurtres par année en 1998 à 27 000 en 2015. Et la corruption est devenue systémique. Avant lui, l’Etat se montrait inefficace contre ce fléau mais il tentait de le combattre comme le prouve la condamnation de l’ex-président Carlos Andres Perez. Aujourd’hui, il est efficace en faveur de la corruption, qu’il a favorisée en éliminant une série de contrôles institutionnels et sociaux.

- Les chavistes n’en ont pas moins bénéficié pendant longtemps d’un fort soutien populaire…

- L’inefficacité du gouvernement a été dissimulée jusqu’à récemment par la manne pétrolière. Hugo Chavez et Nicolas Maduro ont profité de la plus longue période de prix élevé du baril de toute l’histoire du Venezuela pour s’attaquer aux entrepreneurs, présentés comme des «ennemis du peuple». Peu leur importait de détruire, ce faisant, l’appareil productif du pays. Ils pouvaient compenser la diminution de la production nationale en multipliant les importations grâce aux revenus des hydrocarbures. La viande venait du Brésil, le lait d’Argentine, le riz de Guyane, etc. Quand la bulle pétrolière a explosé, l’Etat s’est retrouvé sans industrie et sans argent.

- Où a passé l’argent gagné pendant toutes ces années?

- Il aurait pu servir à développer l’économie du pays ou à construire des écoles et des hôpitaux. Mais il a largement été dépensé à d’autres fins. Il a servi à maintenir une apparence de normalité pour masquer l’inefficacité du régime. Il a été utilisé pour soutenir les ambitions internationales d’Hugo Chavez, qui s’est montré très généreux à l’égard de certains pays amis comme Cuba, la Bolivie, le Nicaragua et l’Equateur, ainsi qu’envers la Communauté caribéenne (Caricom), une vingtaine de pays susceptibles de lui donner du poids à l’ONU. Et puis, il a nourri la corruption, comme en a témoigné l’affaire Pudreval, l’importation d’aliments périmés ou proches de la péremption, dans le but d’encaisser la différence entre le prix attendu de la nourriture, versé par l’Etat, et son prix réel, payé par les intermédiaires.
Que propose votre coalition? Nous défendons un projet national qui plaide pour une économie libre et une société solidaire dans un cadre démocratique. Pour atteindre notre objectif, nous avons élaboré une stratégie qui se veut à la fois pacifique, démocratique, constitutionnelle et électorale. Nous estimons que la fin ne justifie pas les moyens et que si nous voulons la paix et la démocratie, nous ne devons en aucun cas recourir nous-mêmes à la violence, à la haine ou aux coups de force. Notre feuille de route pour 2015 était de mobiliser suffisamment la société civile pour que les élections législatives aient lieu à la date prévue. Celle de 2016 est nettement plus complexe. Elle consiste à utiliser les moyens institutionnels que nous avons acquis pour nous attaquer à la crise économique, sociale et politique que traverse le Venezuela.

- Votre coalition demande le départ du président Maduro, dont le mandat se termine en principe dans trois ans. Pourquoi un tel empressement?

- Ce gouvernement ne peut pas résoudre la crise. Il inspire trop de méfiance à ses administrés et à la communauté internationale pour relancer la machine. Nous ne demandons pas le départ de Nicolas Maduro par impatience, mais parce qu’il est un obstacle au redressement du pays et que la situation empire de jour en jour. Des Vénézuéliens perdent la vie à cause du manque de médicaments, d’autres risquent leur santé en raison des pénuries alimentaires. Et c’est sans compter certains enjeux à long terme. La dernière conférence mondiale sur le climat a prévu un bouleversement de la consommation énergétique du monde, avec un transfert massif de ressources en faveur des énergies renouvelables. Il s’agit là d’un développement très sérieux pour le Venezuela qui a le pétrole pour principal et maintenant quasi unique produit d’exportation.

- Les manifestations se multiplient tout en restant très pacifiques. Craignez-vous une explosion de violences?

- Oui, bien entendu. Mais le peuple vénézuélien se méfie de la violence politique pour en avoir subi cruellement les effets dans le passé. Il voit aussi actuellement ce qu’ont donné les révoltes du Printemps arabe et n’a aucune envie de suivre le même chemin. Mais deux stratégies s’affrontent. Le gouvernement s’ingénie à approfondir les tensions sociales dans l’espoir de provoquer des remous qui lui permettraient de conserver le pouvoir ou, s’il le perd, de se poser en victime. L’opposition mise à l’inverse sur le rassemblement et la discussion. Nous ne voulons pas de convulsions, nous voulons des solutions. Et nous avons confiance dans la capacité de nos compatriotes à conserver leur sang-froid et à regarder l’avenir avec confiance. Le Venezuela dispose d’un potentiel extraordinaire. Il n’a pas seulement du pétrole. Il possède aussi de nombreux minerais, une terre fertile, de l’eau en abondance, une longue façade maritime, ainsi qu’une position géographique privilégiée pour commercer avec les Etats-Unis. Et il reste peu peuplé. Trente millions de personnes, c’est la population d’une ville comme Mexico.