«Taïwan est une affaire intérieure. Nous espérons que l'étranger ne s'en mêlera pas. S'il le devait, cela ne nous fait pas peur!» Wen Jiabao, le premier ministre qui incarne habituellement la face paternelle et polie du pouvoir chinois, avait lundi des accents de défi. Lors de la conférence de presse (la seule accordée par un haut dirigeant au cours de l'année) qui clôt la réunion du parlement, il a mis en garde le Japon et les Etats-Unis contre toute immixtion dans ce que la Chine considère comme une querelle familiale. La mise au point a déclenché un tonnerre d'applaudissements chez l'ensemble des journalistes chinois laissant les correspondants étrangers perplexes.

Quelques minutes plus tôt, les 2896 délégués de l'Assemblée nationale populaire (ANP) avaient enregistré à l'unanimité, moins deux abstentions, une loi «anti-sécession» visant Taïwan. Un vote stalinien qui rappelle que la souveraineté nationale ne se discute pas. La veille, dimanche, le président Hu Jintao, confirmé par le parlement dans ses fonctions de nouveau chef de l'armée, expliquait en tenue vert-olive aux généraux qu'ils devaient se préparer au mieux à la guerre pour préserver le territoire national – c'est-à-dire reconquérir Taïwan.

Désormais, la Chine est justifiée légalement de recourir à tous les moyens, y compris «non pacifiques», pour empêcher l'indépendance de jure d'une île considérée comme «rebelle» depuis 1949. Pékin explique que, sur le fond, rien n'a changé, la voie pacifique demeurant privilégiée. Taipei voit pourtant dans cette loi un risque accru de conflit armé, dénonce l'autoritarisme d'un régime dépourvu de liberté et promet une manifestation d'un million de personnes samedi prochain. Washington et Tokyo ne cachent pas leur inquiétude. La Russie, la Biélorussie et le Pakistan ont aussitôt félicité Pékin. Quant à l'Europe, qui veut lever son embargo sur les armes à la Chine, elle fait profile bas.

Hormis la question taïwanaise, les plus hauts dirigeants chinois ont offert depuis une dizaine de jours l'image d'un régime qui se fige un peu plus alors que les défis s'accumulent. Pékin poursuit résolument sa politique de libéralisation économique et d'ouverture au monde. Il y a par contre un changement de ton: l'heure n'est plus à la séduction mais au réalisme. Alors que l'on parlait de démocratie (même limitée au Parti communiste) ces deux dernières années, il est désormais de plus en plus question de souveraineté nationale, façon de ressouder un pays toujours plus divisé socialement.

L'intervention de Wen Jiabao a été à cet égard éloquente. En référence à Taïwan et pour justifier le renforcement de l'armée chinoise (+12,6% de budget militaire), le premier ministre a eu recours au thème que l'on pensait quelque peu oublié de la nation humiliée: «Je veux clarifier le fait que durant ces cent dernières années, la Chine a toujours été brimée par les autres. Dans le même temps, la Chine n'a jamais envoyé un seul soldat occuper le moindre territoire étranger.»

Glaciation avec Tokyo

L'humiliation c'est d'abord l'occupation japonaise. A ce propos, Wen Jiabao a souhaité que Tokyo saisisse l'occasion du 60e anniversaire de la fin de la Deuxième Guerre mondiale pour réfléchir aux souffrances apportées par ce conflit «aux populations chinoises, asiatiques et japonaises». Alors que les relations économiques sont plus fortes que jamais, on assiste à une glaciation des rapports politiques entre les deux pays à la suite de divers accrochages liés à des conflits historiques et de souveraineté.

Interpellé par une journaliste hongkongaise sur le départ du gouverneur Tung Chee-hwa largement interprété comme un limogeage par Pékin, Wen Jiabao a ensuite souligné que le principe «un pays, deux systèmes» avait parfaitement fonctionné, l'ex-colonie ayant jusqu'ici préservé son système capitaliste. Au même moment, à Hongkong, le successeur de Tung Chee-hwa, Donald Tsang, tentait pourtant d'expliquer à des démocrates fort remontés contre les diktats de Pékin qu'il ne s'agissait pas d'une «conspiration» contre l'autonomie de la région.

Alors que de plus en plus de juristes demandent un assouplissement de la peine de mort, le premier ministre a répondu que celle-ci était nécessaire étant donné la «situation nationale» en rappelant que 120 autres pays l'appliquaient. Il oubliait de préciser qu'avec plus de 10 000 exécutions par an, la Chine tue davantage que le reste de la planète. Autre registre, autre refus de réformer: la propriété de la terre. Là aussi, de plus en plus de chercheurs expliquent que le seul véritable moyen de défendre les intérêts des paysans serait de leur rendre la terre, alors que 40 millions d'entre eux ont été spoliés ces dernières années au nom de l'Etat. Wen Jiabao a répondu que jamais le régime de propriété collectif ne disparaîtra.