«Une erreur fatale»: le premier ministre, Ahmed Chafik, a présenté jeudi «ses excuses» après la violente attaque lancée la veille et pendant la nuit par des militants pro-Moubarak contre des protestataires rassemblés sur la place Tahrir. «Il n’y a aucune justification pour attaquer des manifestants pacifiques, a déclaré cet ex-militaire à la chaîne de télévision privée Al-Hayat. Quand l’enquête montrera qui est derrière ce crime et qui a permis qu’il se produise, je vous promets qu’ils auront des comptes à rendre et qu’ils seront punis pour ce qu’ils ont fait.»

«Les chiens sont lâchés»

L’armée, qui s’était abstenue d’intervenir pour empêcher les violences, a de fait pris position de manière plus significative pour séparer les deux camps après les déclarations d’Ahmed Chafik, mais les agressions menées notamment par de jeunes beltaguis, des hommes de main, se sont poursuivies toute la journée dans le centre-ville.

«Les chiens sont lâchés», commente un observateur occidental, évoquant une «campagne de terreur orchestrée» contre les protestataires, mais aussi les journalistes étrangers, dont l’envoyé spécial du Temps, Serge Dumont (lire encadré). «Le pouvoir veut faire passer un message aux manifestants: le départ immédiat de Hosni Moubarak est une ligne rouge infranchissable. En même temps, il envoie des messages apaisants au reste de la population, sans doute pour la désolidariser du mouvement contestataire en lui montrant que les réformes sont réelles et ont déjà commencé.»

Le vice-président, Omar Souleimane, a ainsi déclaré hier soir à la télévision qu’il ne serait pas candidat à la présidentielle de septembre, pas plus que Gamal Moubarak, le fils du raïs, comme beaucoup d’Egyptiens le craignaient il y a encore dix jours. L’agence de presse officielle a annoncé de son côté que la justice avait ouvert une enquête, gelé les avoirs financiers et interdit de sortie de territoire plusieurs anciens ministres. Parmi eux, celui de l’Intérieur, Habib el-Adli, incarnation de la répression aux yeux des Egyptiens.

Refus des Frères musulmans

La même mesure vise des hommes d’affaires accusés de s’être enrichis sur le dos du pays, comme Ahmed Ezz, magnat de l’acier et grand ordonnancier des dernières élections législatives, marquées par des fraudes massives et qui s’étaient soldées par la mise à l’écart de l’opposition du parlement. Fermés depuis le début du soulèvement, plusieurs banques et magasins ont aussi rouvert leurs portes, au grand soulagement de nombreux Egyptiens, qu’Omar Souleimane, comme Hosni Moubarak vendredi soir, a mis en garde contre «le chaos» en cas de poursuite des manifestations. Le vice-président a aussi invité l’opposition au dialogue, y compris ses ennemis jurés, les Frères musulmans.

L’opposition a réagi en ordre dispersé. Mohamed ElBaradei et les islamistes ont rejeté l’ouverture de négociations tant que Hosni Moubarak resterait au pouvoir. Mercredi, en revanche, les principaux partis légaux – les libéraux du Wafd, les marxistes du Tagammou et les Nassériens – avaient accepté la main tendue par Omar Souleimane. Mais aucun d’eux ne semble de toute façon plus avoir prise sur la colère de la rue, à la veille d’une nouvelle grande journée de mobilisation.