Le blitzkrieg engagé par le premier ministre hongrois Viktor Orbán contre sa bête noire, le milliardaire américain d’origine hongroise George Soros, a fait 1500 victimes collatérales mardi 4 avril: les étudiants inscrits à l’Université d’Europe centrale (CEU) de Budapest, qui prennent conscience du caractère désormais très incertain de la poursuite de leurs études.

Malgré la pluie de critiques internationales, la mobilisation de 900 chercheurs, de 17 Prix Nobel, et en dépit, surtout, de la marche de 10 000 personnes dans la capitale hongroise dimanche, le parlement a adopté selon un dispositif accéléré, par 123 voix contre 38, une loi visant à mettre un terme aux activités de cette université anglophone prestigieuse. La nouvelle législation prévoit de priver de licence les instituts d’enseignement étrangers qui ne disposent pas de campus dans leur pays d’origine, ce qui est le cas de la CEU.

Les méthodes de Poutine

Lors du dernier entretien qu’il a accordé, le 31 mars, à la radio Kossuth, le chef de l’exécutif n’a pas tenté de masquer son mépris pour une institution accusée de concurrence déloyale, parce qu’elle délivre des diplômes non seulement hongrois, mais aussi américains. Ce qu’il considère comme un privilège devant faire l’objet de négociations bilatérales en bonne et due forme. Viktor Orbán souhaite désormais négocier le sort de la CEU directement avec l’administration Trump.

Les opposants du premier ministre ultraconservateur hongrois sont littéralement sidérés de voir appliquer ouvertement, en plein cœur de l’Union européenne, les méthodes déjà éprouvées par Vladimir Poutine à Moscou pour stigmatiser, puis se débarrasser d’intellectuels remuants. Car George Soros, le philanthrope qui a créé cet établissement peu après la chute du communisme, défend des valeurs d’ouverture qui n’ont plus cours ni dans les cabinets ministériels de Budapest ni à la Maison-Blanche.

Michael Ignatieff, le recteur de la CEU, est un ancien dirigeant du Parti libéral canadien, celui du premier ministre Justin Trudeau. Il semble se faire peu d’illusions sur le sort de son université, qui, pour rester à Budapest, devrait théoriquement ouvrir un campus aux Etats-Unis dans les dix mois qui viennent. Déjà, les villes de Vienne (Autriche) et Vilnius (Lituanie) ont proposé d’accueillir les étudiants sur leur territoire. Le recteur parle d’une «agression sans précédent contre une université américaine», rejoint par le nouveau président social-démocrate allemand, Frank-Walter Steinmeier. Applaudi par le Parlement à Strasbourg, ce dernier a estimé que l’Europe ne devait pas «garder le silence» face à l’actualité hongroise.

De fait, l’indignation est surtout limitée aux rangs parsemés de la gauche européenne. Elle n’a jamais empêché Viktor Orbán de multiplier les provocations depuis sa reprise en main de l’Etat hongrois à partir de 2010. Les eurodéputés sociaux-démocrates ont dénoncé le mutisme du Parti populaire européen (PPE), dont est membres le Fidesz, la formation de Viktor Orbán. «Je me demande ce qu’il faut encore pour que quelqu’un au PPE se réveille et trouve le courage de dire finalement quelque chose au sujet de la situation inquiétante en Hongrie», a réagi leur président, Gianni Pittella.

Contre l'opposition

Ernst Gelegs, le correspondant de la radiotélévision publique autrichienne à Budapest, fait remarquer qu’en s’en prenant à l’héritage Soros, le premier ministre hongrois tente de se débarrasser de toute opposition, au-delà même des clivages traditionnels. «Son gouvernement essaie de se fabriquer un ennemi, explique-t-il. Orbán est quelqu’un qui est, en permanence, en compétition électorale et les législatives auront lieu dans un an. Soros, avec son argent, finance des institutions qui font le seul travail de contradiction local. Elles ont pris la place de l’opposition, morte de facto en Hongrie.»

La gauche hongroise est en miettes. L’extrême droite du parti Jobbik vote la plupart des lois du Fidesz. Elle applaudit également ce que la Commission européenne vient de nommer le «Bruxelles bashing» de Viktor Orbán: sa rhétorique systématiquement europhobe, qui vise à le positionner comme l’unique arme de défense à la portée des Hongrois face à de prétendues «agressions» émanant de l’Union européenne. Et ce, alors même que Bruxelles soutient massivement le développement du pays, depuis son adhésion en 2004, par ses aides structurelles.

Pour un budget de 1,2 milliard de forints (3,87 millions d’euros), selon le quotidien Magyar Nemzet, le gouvernement a lancé une campagne publique intitulée «Stoppons Bruxelles!», envoyant à chaque foyer un questionnaire comportant six questions. L’une d’entre elles est ainsi rédigée: «Il est devenu clair désormais qu’aux côtés des passeurs, certaines organisations internationales encouragent les immigrés illégaux à commettre des infractions. Que pensez-vous que la Hongrie doive faire? Punir les activités d’assistance à l’immigration illégale? Ou accepter qu’il y ait des ONG internationales qui, en toute impunité, exhortent à contourner les lois hongroises?» Une autre affirme que «Bruxelles attaque nos mesures créatrices d’emplois» et demande s’il faut que «nous, les Hongrois, continuions de prendre des décisions pour le futur de l’économie hongroise» ou s’il faut que «Bruxelles décide quoi faire dans la sphère économique».

ONG toujours plus encadrées

Prise pour cible, l’Europe a été appelée à l’aide par les quelques milliers de soutiens de la CEU qui sont de nouveau descendus spontanément dans la rue mardi soir pour protester après le vote de la loi. Ils ont tenté d’accrocher la bannière étoilée à la façade du parlement hongrois, d’où elle avait disparu. Mais la police les a repoussés. Les résultats de cette consultation, qui seront présentés dans les semaines à venir, serviront de prélude à un printemps législatif restreignant encore les activités déjà très encadrées d’ONG qualifiées «d’organisations qui opèrent en Hongrie avec l’objectif d’interférer dans les affaires internes de façon opaque». «Faut-il les autoriser à continuer leurs activités dangereuses sans aucune supervision?» interroge le texte de la consultation.