Le pouvoir des

normes ISO

Sécurité routière, alimentation, nouvelles technologies, gestion des ressources naturelles: pas un domaine n’échappe à une certification des biens ou des services, avec pour objectif de faciliter le commerce. C’est la discrète Organisation internationale de normalisation qui gère la production foisonnante de ces normes volontaires. Rencontre avec son secrétaire général, le Néo-Zélandais Rob Steele

Le Temps: Le safran est désormais garanti par l’Organisation internationale de normalisation (ISO). Avez-vous des normes pour tout?

Rob Steele: Presque! Nous avons plus de 20 000 normes dans notre catalogue. Elles couvrent d’innombrables choses que les gens considèrent comme acquises. Prenez les cartes de crédit: vous vous attendez à ce qu’elles fonctionnent partout dans le monde. Cela ne serait pas possible sans une norme qui définit la taille, la forme des cartes ou les caractéristiques de la puce. Autre exemple, votre smartphone prend des photos que vous ne pourriez pas envoyer et échanger sans les normes qui se cachent derrière un format d’image comme le JPEG.

– Comment ces normes sont-elles créées?

– Pour chaque domaine, il y a un comité d’experts. Celui sur les épices a édicté la norme sur le safran, pour distinguer le vrai de la contrefaçon. En l’occurrence, les experts venaient d’Asie, car c’est là que le safran est cultivé. Mais, dans la plupart des cas, nous avons autour de la table des gens du monde entier. L’enjeu est de les faire travailler sur une compréhension commune qui inspire confiance et qui pourra finalement être largement utilisée. Les experts ouvrent ensuite leurs recommandations à des commentaires et les examinent. Leurs délibérations doivent obtenir l’approbation des deux tiers des membres de l’ISO avant de devenir une norme internationale volontaire: chacun sera libre de l’adopter ou non.

– Combien de temps prend ce processus?

– De deux ans à cinq ans, si le consensus est plus difficile à obtenir. Par exemple, il a fallu sept ans pour la célèbre norme ISO 26 000 sur la responsabilité sociale lancée en 2011. Imaginez la difficulté à obtenir le consensus avec plus de 400 experts travaillant sur la problématique et l’intégration de normes existantes, comme celles de l’Organisation internationale du travail.

– Faut-il obligatoirement un consensus?

– Même un double consensus. Les experts doivent commencer par être d’accord entre eux. Puis nos 164 membres consultent les acteurs concernés dans leur propre pays, producteurs, consommateurs, etc. et votent ensuite. Les pays sont représentés par leur organisme national de normalisation, il peut s’agir d’une agence gouvernementale ou privée. Nous sommes donc une organisation non gouvernementale mais au bénéfice de privilèges reconnus par la Suisse. Il est important d’être basé à Genève, car nous avons des relations très étroites avec un grand nombre d’organisations internationales, dont l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Car la normalisation facilite grandement le commerce; il est bien plus difficile d’échanger des marchandises s’il n’y a pas une compréhension commune de leur nature.

– Existe-t-il des cas où tous ces efforts finissent par échouer?

– Récemment, les membres de l’ISO n’ont pas réussi à s’entendre sur une norme pour calculer les émissions de gaz à effet de serre. Les pays en développement n’en ont pas voulu. Ils pensaient que ce serait un instrument pour les obliger à réduire leurs rejets, alors que les pays riches ont pu développer leur économie sans restrictions pendant des décennies. Nous allons probablement publier le document, comme quelque chose avec un degré moindre de consensus. Beaucoup de travail a déjà été effectué et nous voulons continuer de faire avancer le débat sur cette question importante.

– C’est un débat très politique.

– Je ne crois pas. Nous voulons simplement une mesure standard et fiable des émissions. Cela apporterait de la clarté au débat. Nous ne disons pas quel pays doit réduire sa production de gaz à effet de serre et dans quelle proportion.

– L’organisation ISO est peu connue. Votre discrétion est-elle délibérée?

– Non, pas du tout. En fait, le processus d’élaboration des normes est ouvert à tous les groupes intéressés et nous nous efforçons d’impliquer davantage les milieux académiques et les consommateurs. A l’heure actuelle, nous avons 229 comités techniques, avec 3843 sous-comités. Au moment où je vous parle, il y a au moins 20 réunions où on élabore ou révise une norme ISO.

Ces réunions ont lieu pour la plupart en Europe, en Amérique du Nord ou en Asie. Afin que tous puissent participer, nous promouvons un système de vidéoconférence mais aussi des ­services en ligne où on peut télécharger les recommandations des experts et intégrer des commentaires.

Certains de ces domaines intéressent davantage le grand public. Je pense à la sécurité des jouets et notamment le fait que la peinture ne doit pas contenir de plomb. D’autres sont beaucoup plus techniques, comme sur le nucléaire. Un comité discute de normes de sécurité communes. Comme toujours, la discussion est ouverte à tout le monde mais elle est tellement pointue qu’elle ne rassemble que des spécialistes.

– L’ISO pourrait-elle certifier l’industrie nucléaire sur la base d’une norme de qualité?

– L’ISO ne certifie aucune entreprise. Cela ne serait pas crédible, car nous développons les normes. Ce rôle est tenu par des entreprises comme la Société Générale de Surveillance (SGS), basée à Genève. Nous sommes une organisation à but non lucratif. Nous n’avons pas d’actionnaires et nous réinvestissons nos revenus dans l’organisation.

– Quelles sont vos sources de financement?

– L’ISO est financée pour moitié par ses membres. Les contributions sont calculées en fonction de la taille des économies des pays. Les ventes de normes représentent environ 35% de nos revenus. On peut les acheter sur notre site internet. Le reste vient de contrats d’agences de développement afin que les pays en développement participent davantage à notre système.

– Sur quels nouveaux domaines travaillent les comités ISO?

– Les normes ISO intègrent les toutes dernières innovations et contribuent ainsi à leur généralisation. Rien qu’en 2013, nous avons créé 15 nouveaux domaines. Parmi ceux-ci, il y a les nanotechnologies par exemple. Il faut commencer par avoir des définitions sûres, comme la définition d’un mètre ou d’un litre, pour que les chercheurs puissent dialoguer entre eux. Cela peut paraître idiot mais imaginez une définition différente d’un litre entre la Suisse et la France. Si vous alliez faire le plein de l’autre côté de la frontière, vous n’auriez pas confiance et vous devriez venir avec votre propre récipient avant de reverser l’essence dans le réservoir. Ce serait compliqué et dangereux. La nécessité d’avoir une référence incontestable est d’autant plus cruciale pour l’infiniment petit. Notre approche est très pragmatique. Nous répondons aux besoins globaux afin de rendre le monde meilleur et la vie de chacun plus facile. N’importe qui peut acheter un faux certificat ISO sur Internet et l’afficher au mur. Obtenir et appliquer un standard est une autre démarche. Elle implique de travailler de façon plus durable et plus efficace, mais les bénéfices, pour tous, sont réels.

«Au moment où je vous parle, il y a au moins 20 réunions où l’on élabore ou révise une norme ISO»