Des dizaines de personnes ont trouvé la mort mercredi au Kirghizistan (au moins 47 selon un dernier bilan officiel) dans un soulèvement quasi spontané de mécontents réclamant le départ du président Kourmanbek Bakiev. En fin de soirée, l’opposition annonçait qu’il se serait envolé pour le Kazakhstan. La tension était allée crescendo toute la journée. Des centaines de manifestants avaient pris d’assaut dans l’après-midi le parlement et le siège de la présidence. Ils contrôlaient la télévision et on ne savait pas où se trouvait le président.

Un ministre tué?

«Nous ne savons rien. Nous avons attendu hier et aujourd’hui qu’il s’adresse à la nation, ce qui est obligatoire maintenant. Il n’est jamais apparu. Seul le premier ministre a parlé, seulement pour dire des mensonges», a raconté par téléphone depuis Bichkek Natalia Ablova, du Bureau des droits de l’homme, une ONG locale. C’était lui qui avait annoncé que l’état d’urgence avait été prononcé. Mais il semble que ce dernier soit resté virtuel.

Aijan, une jeune habitante de Bichkek, contactée par téléphone, a décrit la situation chaotique qui a prévalu toute la journée. «Les gens dans la rue ont des armes, ils pillent les magasins d’armes ou ont pris celles de la police.»

Dans la soirée, a rapporté un correspondant de l’agence russe Interfax, la maison de Kourmanbek Bakiev à Bichkek a été pillée et incendiée par des inconnus qui en sont ressortis avec de gros sacs en plastique remplis de vêtements, de draps et de vaisselle. Et personne ne sait ce qu’il est advenu du ministre de l’Intérieur, Moldomoussa Kongantiev. On avait dit qu’il avait été tué à Talas, ce qui a été démenti par un porte-parole de son ministère.

Tous les témoins s’accordent à parler de mouvement spontané. Mardi, des manifestations avaient eu lieu dans une ville du nord. Elles avaient été réprimées et le pouvoir avait procédé à de nombreuses arrestations au sein de l’opposition qui appelait à des manifestations dans la capitale.

«Tous ces gens qui manifestent sont sans organisation. Car tous les opposants politiques importants étaient détenus au sein du KGB hier et cette nuit. Un rassemblement de l’opposition était prévu aujour­d’hui 7 avril, mais tous les leaders étaient encore en prison. Ces jeunes gens manifestent sans se rallier à une personne, ou sans personnaliser la lutte. On ne sait pas qui ils sont», a raconté Natalia Ablova.

La jeune Aijan dit à peu près la même chose. «Pour moi ce mouvement est spontané, l’opposition n’est pas capable de contrôler la colère des gens. L’opposition essaie de stopper le mouvement et de le contrôler, mais leurs efforts semblent ridicules face à la situation», dit-elle en faisant ressortir la colère devant les hausses de prix.

Washington sceptique

«Près de 100 personnes ont été tuées dans les troubles» à Bichkek, la capitale, a déclaré dans la soirée l’un des leaders de l’opposition, Omourbek Tekebaïev, lors d’une adresse à la nation diffusée par la télévision publique saisie par les opposants. Selon une agence locale, Aki press, les députés de l’opposition Temir Sariev et Rosa Atumbaeva seraient entrés au palais présidentiel et mèneraient des discussions pour diriger le pays. On ne sait pas avec qui ils mènent ces discussions. Loin des regards, le palais serait gardé par la police et des militaires. Quelques heures plus tard, l’agence russe Ria-Novosti faisait dire à l’ex-ministre des Affaires étrangères, Roza Otunbaieva, que «l’opposition avait pris le contrôle complet du pouvoir». Le premier ministre Daniar Oussenov aurait, lui, donné sa démission.

L’annonce de Moscou a laissé Washington sceptique. «Nous continuons de penser que le gouvernement est toujours au pouvoir», a dit hier soir un porte-parole du Département d’Etat, en ajoutant qu’il n’y avait aucun élément prouvant le contraire. La nuit tombée sur la capitale kirghize s’annonçait, aussi confuse que ne l’avait été la journée.