Sri Lanka

Prabhakaran, le dernier souffle des Tigres

Colombo a rejeté le cessez-le-feu proclamé par les rebelles tamouls acculés. L’armée sri lankaise veut son trophée: le chef historique des Tigres de libération de l’Eelam tamoul

Assiégés dans le nord-est du Sri Lanka, les derniers rebelles des Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE) et leur chef Velupillai Prabhakaran ne déposent pas les armes. Invoquant «la crise humanitaire sans précédent» provoquée par les combats, les Tigres ont annoncé un cessez-le-feu unilatéral dans la zone du conflit, réduite à une bande côtière de 10 km², près de Puttumatalan. L’initiative a été qualifiée de «plaisanterie» par les autorités sri lankaises. «Il n’y a pas besoin de cessez-le-feu. Ils (les Tigres) doivent se rendre», a commenté le secrétaire à la Défense, Gotabaya Rajapakse, le frère cadet du président Mahinda Rajapakse.

Excédé par des décennies de conflit ethnique, Colombo soupçonne l’offre des rebelles de cacher une tentative de réorganisation. Résistant à de lourdes pressions internationales, les autorités font donc la sourde oreille à la proposition d’une trêve pour secourir 50 000 civils tamouls encore piégés dans les affrontements. Cela malgré le bilan astronomique de 6500 civils tués depuis fin janvier et quelques milliers de soldats et de rebelles morts au combat. Dans cette guerre sans merci, Colombo refuse d’interrompre les assauts de ses troupes tant que les Tigres ne seront pas anéantis.

Car les forces armées convoitent le trophée de la victoire: «Prabhakaran». «Nous l’avons manqué d’un cheveu», a confié vendredi le brigadier Shavendra Desilva. Agé de 54 ans, le chef rebelle serait bien dans la zone des combats, entouré de fidèles et de son fils aîné Charles Anthony. Ayant abandonné leurs uniformes, 300 irréductibles rebelles se cacheraient parmi les civils. Prabhakaran, dont la physionomie est trop reconnaissable, tenterait de fuir l’île en sous-marin. D’autres sources évoquent la possibilité d’un suicide en masse des cadres du LTTE, puisqu’ils portent une capsule de cyanure autour du cou afin d’éviter d’être capturés vivants. En dernier recours, Velupillai Prabhakaran aurait même exigé de sa garde la promesse de l’abattre.

Entré en clandestinité à l’âge de 19 ans, le «chef suprême» a déjà échappé à maints assassinats. Né en 1954 dans la péninsule de Jaff­na, il est le cadet d’une famille de quatre enfants. Etudiant timide, sa révolte d’inspiration marxiste prend corps face aux discriminations des Cinghalais bouddhistes à l’encontre de la minorité tamoule hindoue. «Nous n’avons pas d’autre choix que de lutter pour notre liberté», a-t-il martelé, défendant la création d’une «patrie tamoule indépendante». En 1972, il fonde les Nouveaux Tigres tamouls. Il organise l’assassinat du maire de Jaffna en 1975 et crée le LTTE en 1976. A partir de 1983, les Tigres lancent leur insurrection. Le début d’une sale guerre: disparitions, attentats et assassinats, perpétrés par les deux camps. Les affrontements coûtent la vie à plus de 70 000 Sri Lankais.

En 2002, Prabhakaran sort de l’ombre au cours d’une spectaculaire conférence de presse pour annoncer son engagement dans un processus de paix. Ses critiques lui reprochent d’avoir accepté le cessez-le-feu dans le seul but de réarmer le LTTE. D’autres avancent qu’il a tout tenté pour la paix, renonçant à l’idée d’un Etat tamoul au profit d’un fédéralisme négocié. Mais à partir de 2006, après l’élection du président nationaliste Mahinda Rajapakse à Colombo, le conflit s’embrase à nouveau et l’armée se lance dans une reconquête des terres rebelles.

Une série de revers affaiblit Prab­hakaran: Anton Balasingham, l’idéologue modéré, décède d’un cancer à Londres, et S. P. Thamilselvan, responsable de l’aile politique, est tué dans un bombardement. Sans compter qu’en 2004 la trahison du colonel Karuna, qui a rejoint Colombo pour y jouir d’un poste de ministre, bien que soupçonné d’exactions. Mais les Tigres restent un mouvement redoutable, inscrit par les Etats-Unis et l’Union européenne sur la liste des organisations terroristes.

Marié et père de trois enfants, le chef rebelle n’hésite pas à recruter des enfants soldats. Stratège fasciné par Alexandre le Grand et Napoléon, il est perçu par certains en meurtrier mégalomane. Ce féru d’arts martiaux a inculqué à ses combattants le sacrifice militaire, et les Tigres ont perpétré plus d’attaques-suicides que les groupes islamistes. Ils ont éliminé deux chefs d’Etat et de gouvernement: le premier ministre indien Rajiv Gandhi en 1991 et le président Ranasinghe Premadasa en 1993.

Haï ou vénéré, Prabhakaran est une légende. «Son personnage est une pure création de la propagande», assure Karuna, le traître. Mais pour d’autres, il s’incarne en Suriya Thevan, «le dieu Soleil». Des films, posters et chansons le dépeignent en héros, et la riche diaspora se charge d’aider le «Petit Frère» à constituer un trésor de guerre. Et depuis trente ans, éliminant ses rivaux internes, il monopolise la «cause tamoule». Ces derniers mois, il a forcé son peuple à suivre le repli de ses troupes, utilisant les populations comme bouclier humain et les précipitant dans sa chute. Avant de décider un ultime répit, agité avec la proposition d’un cessez-le-feu.

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