Mercredi, la conférence de Genève sur les réfugiés syriens a atteint 1,25% de son objectif. Le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) avait convoqué ce rendez-vous pour répondre à la plus importante crise migratoire depuis la Deuxième Guerre mondiale en tablant sur des promesses d’accueil pour 480 000 individus, soit 10% des 4,8 millions des Syriens déplacés par la guerre civile et installés dans des camps précaires sur le territoire des pays voisins. Il s’agissait de soulager les personnes les plus fragiles (femmes, enfants, blessés) en leur offrant un pays d’asile sûr. A la fin de la journée, les 90 Etats représentés se sont engagés sur un chiffre de… 6000 (le lendemain, le Canada a fait savoir qu’il en prendrait finalement 10 000 de plus). Tous les Etats ont salué l’extraordinaire solidarité de la Turquie, du Liban et de la Jordanie qui assurent l’essentiel du fardeau. Mais, ce fardeau, ils ne sont justement pas prêts à le partager, si ce n’est avec des promesses d’aide financière pour améliorer le quotidien des camps.

Les précédents russes et juifs

Ces chiffres et pourcentages ne disent rien de la souffrance des réfugiés. Mais ils expriment bien l’abîme entre les besoins en aide humanitaire et l’incapacité des Etats à s’engager dans des programmes d’accueil de réfugiés malgré leurs obligations internationales. Une histoire qui se répète. Dans un tout autre contexte, la Conférence d’Evian pour venir en aide aux juifs persécutés par les nazis en Allemagne et en Autriche avait été un fiasco total. La Suisse de 1938 avait refusé d’héberger cette initiative (d’origine américaine) quand bien même la Société des Nations avait son siège à Genève.

Cette question des réfugiés accompagne la difficile émergence d’une communauté internationale depuis ses origines. Lors de sa création, en 1920, la Société des Nations sera aussitôt confrontée au sort des 1,5 à deux millions de réfugiés russes chassés par la guerre civile, disséminés à travers l’Europe et l’Asie (de la France jusqu’en Chine). Face aux réticences des Etats à les intégrer, dans un monde où aucune convention sur les réfugiés n’a encore vu le jour, un homme va faire la différence: Fridtjof Nansen. L’explorateur norvégien, célèbre pour ses exploits dans le grand nord, à la fois bien introduit dans les chancelleries occidentales et accepté par le pouvoir soviétique, se révèle en diplomate hors norme. Mandaté par Genève, ses initiatives pour sensibiliser au sort des personnes déplacées sont à l’origine de la reconnaissance du statut de réfugié. Il donnera ainsi son nom aux documents de voyage – le passeport Nansen- permettant aux apatrides de gagner des terres moins hostiles. La crise des réfugiés russes «était précisément le type d’urgence internationale qui allait tester la volonté des Etats membres à respecter leurs promesses faites au moment de l’établissement de la Société des Nations par le Traité de Versailles», écrivent Marit Fosse et John Fox dans une éclairante biographie de Fridtjof Nansen dont les efforts furent couronnés par le prix Nobel de la paix en 1922*.

Quelle Realpolitik?

Tout au long des années 1920, les flux de réfugiés vont se succéder: après les Russes, ce sera au tour des Arméniens, puis des Turcs et des Grecs de quitter leurs terres par centaines de milliers dans une vaste réorganisation de l’Asie mineure, sur les ruines de l’empire Ottoman. Au final, la réponse des Etats fut à chaque fois décevante. Mais l’activisme de Nansen, au titre de Haut commissaire aux réfugiés de la Société des Nations, participe d’une évolution des esprits. A ceux qui l’accusaient d’être un naïf, ignorant les impératifs de la Realpolitik, le Norvégien répondait: «L’aide caritative (charity), c’est de la Realpolitik». Le précepte reste valable, même s’il est toujours aussi difficile à faire comprendre.

*Nansen, Explorer and Humanitarian, Marit Fosse et John Fox, ed. Hamilton Books