Le 6 juin 2004, Gerhard Schröder a rendez-vous avec l'Histoire. Ce dimanche, il participera aux commémorations du débarquement allié qui précipita la capitulation de son pays. Sur les plages de Normandie, il sera le premier chancelier qui se recueillera aux côtés des dirigeants des puissances victorieuses de la Deuxième Guerre mondiale. Un scénario impensable il y a trente ans; une provocation il y a vingt ans; un problème délicat il y a encore dix ans. Or aujourd'hui, c'est possible.

En Allemagne, personne ne proteste. A l'étranger, l'idée ne déclenche aucune hostilité. Seuls quelques vétérans britanniques ont (un peu) grogné. L'Allemagne n'inspire plus ni rancune ni peur. Normalisée, pacifiée, démocratique et vigilante, elle est prête à vivre avec son histoire en la documentant. En retour, elle attend que son travail de mémoire soit reconnu et lui assure une intégration à part entière dans le concert des démocraties occidentales. Le 6 juin, «la Deuxième Guerre mondiale sera définitivement terminée», déclare Gerhard Schröder.

Sa biographie personnifie cette «nouvelle Allemagne» forgée dans la réunification. Une Allemagne dont la durée de vie dépasse déjà celle du Troisième Reich ou celle de la République de Weimar. Schröder est le premier chancelier à ne pas avoir vécu la guerre. Il avait à peine 2 mois quand les Alliés débarquaient en Normandie. Lui, un ex-soixante-huitard, peut, sans honte ni sentiment de culpabilité, dire du débarquement que ce fut «le début de la libération de l'Europe du national-socialisme». Tout comme il déclare à propos de son père Fritz mort au front: «Je ne l'ai jamais connu, mais j'ai toujours su qui a commencé cette guerre.»

Son prédécesseur, Helmut Kohl, avait 14 ans quand son frère, soldat dans la Wehrmacht, mourut en Normandie. Le «D-Day» le traumatisa. «Pour un chancelier allemand, il n'y a aucun motif de fêter quand les autres célèbrent une victoire qui a coûté la vie à des dizaines de milliers d'Allemands» (1984). Contrairement à ce qui fut souvent prétendu, le président François Mitterrand aurait bien envisagé d'inviter Helmut Kohl à la commémoration du jubilé du D-Day. Le chancelier refusa.

Pour sa part, Gerhard Schröder ne manquera pas de repères dans son rôle inhabituel. Deux présidents de la République fédérale ont préparé le terrain très tôt. Walter Scheel, déjà en 1975, puis Richard von Weizsäcker, dans un fameux discours en 1985, ont invité les Allemands à voir dans la débâcle de 1945 une double signification: une défaite terrible, mais surtout la libération du nazisme. L'historien Bernd Haunfelder rappelle que les Américains furent acclamés dans beaucoup de villes du Reich écroulé: «Le traumatisme des Allemands, c'est Stalingrad, et non pas le «D-Day».