Il a osé. Avec son décret «Protéger la nation contre l’entrée de terroristes étrangers aux Etats-Unis», Donald Trump interdit aux ressortissants de sept pays musulmans de fouler le territoire américain. Une mesure discriminatoire édictée au nom de la lutte contre les «terroristes islamiques radicaux», qui a tout de suite déployé ses effets et provoqué de vives réactions. Samedi, une première plainte a été déposée à New York. Elle s'est soldée par une victoire: la mesure controversée a été en partie suspendue. Une juge a interdit l'expulsion des personnes interpellées dans le cadre du décret.

Ce tour de vis voulu par Donald Trump, annoncé lors d’une visite au Pentagone, interdit pendant 90 jours aux ressortissants de sept pays d’entrer aux Etats-Unis. Les pays concernés sont l’Irak, l’Iran, la Libye, la Somalie, le Soudan, la Syrie et le Yémen. Seuls les ressortissants qui ont des visas diplomatiques et travaillent pour des institutions internationales devraient passer entre les gouttes.

L’Arabie saoudite absente

«Nous voulons être sûrs que nous ne laissons pas entrer dans notre pays les mêmes menaces que celles que nos soldats combattent à l’étranger […] Nous n’oublierons jamais les leçons du 11-Septembre 2001», a proclamé vendredi Donald Trump devant un panel de militaires. Le choix des pays n’est pas expliqué. Mais le Pakistan et l’Afghanistan ne sont visiblement pas touchés. Ni l’Arabie Saoudite, qui est pourtant le pays d’origine de 15 des 19 terroristes du 11 septembre 2001. Pour plusieurs observateurs, les intérêts économiques et les liens d’affaires de Donald Trump avec l’Arabie saoudite notamment, expliqueraient l’absence de ces pays sur cette curieuse liste noire.

Samedi, l’Union américaine pour les droits civiques, épaulée par plusieurs organisations de défense des migrants, a déposé plainte devant un tribunal de Brooklyn contre le décret, au nom des deux Irakiens arrêtés à l’aéroport JFK le jour de sa promulgation. Elle a remporté une première victoire. Les deux Irakiens ont été libérés. L’un a travaillé pour le compte des forces américaines en Irak et l’autre est l’époux d’une ancienne sous-traitante des services de sécurité, précise l’AFP. Surtout, la juge a interdit toute expulsion des personnes appréhendées depuis vendredi dans ce cadre. Mais la suite reste incertaine. 

Le décret avait déployé ses premiers effets. Selon l’AFP, une famille irakienne a déjà été empêchée, samedi, de prendre un vol pour New York depuis Le Caire, alors qu’elle était en possession des visas exigés. Plusieurs compagnies aériennes ont refusé des passagers vers les Etats-Unis. Swiss a aussi indiqué avoir «l'obligation légale» d'appliquer le décret. Elle l'a confirmé à l'émission Forum de la RTS. New York Daily News évoque également des cas concrets. Des interdictions d’embarquer depuis des aéroports étrangers, mais aussi des expulsions du territoire américain pour ceux qui ont atterri depuis vendredi. De premières indications laissent penser que même des doubles nationaux pourraient être touchés. Des possesseurs d’une green card ou d’un visa de longue durée, originaires des pays visés, pourraient avoir des difficultés à revenir aux Etats-Unis s’ils partent à l’étranger.

«Foutoir complet»

D’abord prévues pour une durée de trois mois, ces interdictions pourront, à moins d'être définitivement annulées par la justice, être renouvelées par la suite. L’administration Trump a par ailleurs fait savoir qu’elle restreindrait l’accueil de réfugiés, toutes nationalités confondues, à 50 000 par année. A titre de comparaison, 84 994 réfugiés ont obtenu une protection des Etats-Unis en 2016, dont 10 000 Syriens fuyant la guerre. Ces derniers n’ont désormais plus aucune chance de trouver refuge aux Etats-Unis. Washington annonce aussi arrêter pendant quatre mois le programme fédéral d’admission et de réinstallation de réfugiés de pays en guerre. Un programme qui existait depuis 1980.

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Donald Trump ne semble pas se soucier des réactions outrées qu’il provoque. Interrogé par la chaîne ABC, il a rétorqué qu’il fallait agir dans «un monde en colère» devenu «un foutoir complet». Et de dire que «ce n’est pas une interdiction contre les musulmans mais cela concerne des pays qui ont beaucoup de terrorisme».

Aux Etats-Unis, le texte édicté le jour de la commémoration de l’Holocauste a provoqué des réactions très vives du côté des défenseurs des droits des migrants, mais aussi chez les démocrates. Pour le sénateur Ben Cardin, qui siège au sein de la commission des Affaires étrangères, il s’agit d’un décret «cruel et dangereux», «qui menace la sécurité nationale et démontre une méconnaissance totale de notre strict processus de vérification, le plus minutieux du monde». Des observateurs craignent que des groupes terroristes comme l’Etat islamique ou Al-Qaïda s’appuient sur ces mesures discriminatoires pour recruter plus facilement de jeunes musulmans et s’en prendre aux intérêts américains.

Le cœur brisé de Malala

Au niveau international, les réactions ne se sont pas faites attendre non plus. Le président iranien a sermonné les Etats-Unis dans un discours, puis, l'Iran a annoncé, par communiqué officiel, qu'il appliquerait la réciprocité aux ressortissants américains. «La République islamique d'Iran (...), tout en respectant le peuple américain et pour défendre les droits de ses citoyens, a décidé d'appliquer la réciprocité après la décision insultante des Etats-Unis (...), tant que cette mesure n'aura pas été levée».

Les décisions de Donald Trump «inquiètent» aussi la France et l’Allemagne, ont affirmé samedi les chefs de la diplomatie des deux pays, quelques heures avant que Donald Trump s'entretiennent par téléphone avec François Hollande et Angela Merkel.

Le Haut-Commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR) et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) se sont de leur côté fendus d’une déclaration commune dans laquelle ils appellent les Etats-Unis à «poursuivre leur longue tradition de protection de ceux qui fuient les conflits et les persécutions». «Les réfugiés doivent recevoir un traitement équitable et des opportunités de réinsertion, quelles que soient leur religion, leur nationalité ou leur race», précise le texte.

Sur Twitter, la jeune Pakistanaise Malala Yousafzai, lauréate 2014 du prix Nobel de la paix, a déclaré avoir «le cœur brisé de voir l’Amérique tourner le dos à son fier passé d’accueil de réfugiés et de migrants».