Forum des 100: La santé dans tous ses états

Comment faire baisser les coûts de la santé? Sommes-nous prêts pour la révolution de la médecine personnalisée? Quel est le poids économique de la Health Valley romande? Une série d’articles traite de ces questions en amont du Forum des 100, organisé par le Temps, le 11 mai, à l’Université de Lausanne.


C’est une première. Les 19 et 20 mai prochains, Berlin accueille le premier G20 de la santé, un peu moins de deux mois avant le G20 des chefs d’Etat et de gouvernement à Hambourg. L’événement n’est pas anecdotique. A l’heure où le monde tremble devant le risque d’une pandémie globale non maîtrisée, c’est un saut qualitatif majeur pour ceux qui estiment qu’il est temps de faire de la santé globale une priorité non seulement sanitaire, mais aussi politique. La dernière épidémie d’Ebola, qui a infecté près de 28 000 personnes et tué plus de 11 000 autres, a servi de signal d’alarme. L’ONU a établi un panel d’experts et l’OMS s’est vu contrainte de mener des réformes.

Le G20 de la santé a beau avoir lieu à Berlin, il implique très étroitement la Genève internationale. Directrice du Global Health Centrer installé à l’Institut de hautes études internationales à Genève, Ilona Kickbusch conseille le ministre allemand de la Santé, Hermann Gröhe, pour ce sommet et a rencontré la chancelière allemande. «C’est Angela Merkel elle-même qui a souhaité mettre la santé globale en tête de l’agenda politique du G20. Dans un monde aussi connecté et interdépendant, elle estime que les menaces sanitaires ne peuvent être abordées par les Etats individuellement. Elles doivent l’être de façon globale.»

Prise de conscience

Dans un discours retentissant tenu le 18 mai 2015 devant l’Assemblée mondiale de la santé à Genève, la chancelière allemande l’avait martelé: «La santé d’une personne est la santé des autres. L’efficacité du système sanitaire d’un pays a un impact sur celui d’autres pays ainsi que sur la sécurité et la stabilité» du monde. A la prestigieuse Conférence sur la sécurité de Munich, en février dernier, le sujet a pour la deuxième année consécutive attiré l’attention de nombre de participants. La prise de conscience est manifeste: les menaces à l’encontre de la sécurité internationale n’ont de loin pas qu’une dimension militaire. Un article récent de la Harvard Business Review le soulignait: sans une amélioration sensible de la capacité de répondre à une pandémie globale, la propagation non maîtrisée d’un mauvais virus à l’échelle planétaire pourrait faire jusqu’à 30 millions de morts. Elle pourrait avoir des conséquences économiques dramatiques susceptibles de mettre en danger la paix internationale. Les pertes économiques globales annualisées découlant d’une possible pandémie à venir sont estimées à 550 milliards de dollars.

Le G20 de la santé traitera en priorité de trois questions: le renforcement des systèmes sanitaires nationaux, dont certains sont très faibles, l’amélioration du degré de préparation pour gérer une épidémie et de la lutte contre un problème sanitaire de plus en plus inquiétant, la résistance aux antibiotiques. Membre d’un panel d’experts constitué par l’ancien secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon pour tirer les leçons de l’épidémie d’Ebola dans trois pays d’Afrique de l’Ouest, l’ex-conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey salue la tenue d’un G20 de la santé. Ancienne patronne de la diplomatie suisse, elle avait elle-même témoigné au G7 des ministres de la Santé en octobre 2015 à Berlin au nom du panel de haut niveau. «Dans notre rapport de mars 2016, nous avons relevé la faiblesse des systèmes de santé dans certains pays. Un exemple: au Liberia, où nous nous sommes rendus, il y avait, au moment de la crise d’Ebola, 242 médecins, soit deux pour 100 000 habitants, et 0,8 lit pour 1000 habitants. Nous avons souligné la lenteur et la mauvaise allocation de l’aide au développement et rappelé que la vulnérabilité des pays africains touchés par Ebola affecte le monde entier.»

La santé inscrite au sommaire du G20

La crise d’Ebola a affecté la réputation de l’OMS. Mais à Berlin, on insiste: le premier G20 de la santé a pour vocation de renforcer l’agence onusienne. «Je vous rappelle que l’Allemagne, très axée sur le multilatéralisme, a poussé voici peu pour que le budget régulier de l’OMS soit augmenté de 10%, insiste Ilona Kickbusch. Elle n’agirait jamais contre l’OMS.» Conseiller principal de la directrice générale de l’OMS, Margaret Chan, pour la résistance aux antimicrobiens, Hajime Inoue avait déjà tenté, en 2016, de convaincre Pékin d’inscrire la santé au sommaire du G20. En vain. Il se réjouit de l’initiative allemande. Pour lui, le G20 est un saut qualitatif manifeste: «Il ne s’agit plus que des pays riches. Le G20 est une institution informelle qui couvre deux tiers de la population et de l’économie mondiales.» Afin de se focaliser sur des aspects concrets, Ilona Kickbusch et l’OMS animeront pendant quatre heures une simulation de crise sanitaire. Ayant participé aux réunions préparatoires avec les sherpas des Etats membres du G20, Hajime Inoue ne cache pas son enthousiasme: «Le projet de déclaration finale du G20 comprend 33 paragraphes. L’OMS y est très abondamment citée. C’est un vrai encouragement de voir un tel soutien politique.»


Antoine Flahault: «En termes d’innovation, il faudra tirer profit de la révolution numérique»

Le Temps: Que faut-il comprendre par santé globale?

Antoine Flahault: Pour nous, à l’institut, la notion de santé globale induit que les problèmes de santé transcendent les frontières et les disciplines. Pour résoudre un problème de santé publique, les acteurs ne sont pas que des universitaires. Ce sont aussi des experts ou des professionnels venus d’organisations internationales, d’ONG, de missions permanentes, du secteur privé. De plus, vu la complexité des problèmes, une approche holistique ou systémique s’impose. En termes d’innovation, la santé globale doit bénéficier de la révolution digitale. Développer la santé globale doit être un effort durable. Enfin, la santé globale est un droit humain auquel toute l’humanité peut prétendre. Les valeurs qui promeuvent l’accès équitable à la santé sont constitutives de la santé globale.

- A Genève, votre institut et l’IHEID proposent des formations en santé globale. Au G20, l’expression est au cœur des discussions. Pourquoi cette notion s’impose-t-elle maintenant?

- La multiplication des crises sanitaires (Ebola, Zika, etc.) favorise une prise de conscience globale. La sécurité sanitaire de la planète ne peut plus être seulement comprise comme une volonté du Nord de se barricader contre des menaces venant du Sud. Elle concerne l’ensemble du monde. Devant le besoin urgent d’agir ensemble, de grandes institutions philanthropiques et un financement multilatéral ont permis des interventions plus efficaces et plus rapides.

- Dans votre institut, la formation est en plein essor. Elle est aussi «mondiale»…

- L’Institut de santé globale a été créé en 2014 sur les fondations de l’Institut de médecine sociale et préventive. Il propose déjà des doctorats, des masters et bientôt des bachelors. Nous avons constaté qu’en matière de santé publique, la Genève internationale produit sur le plan scientifique de nombreux articles de haut vol. Nous avons pensé qu’il serait judicieux d’attirer vers un doctorat ces experts issus de l’OMS ou d’ONG. En juin prochain, nous aurons 49 doctorants inscrits dans notre jeune programme. En 2017, nous avons enregistré 220 demandes pour la voie doctorale. La plupart sont des employés des organisations internationales. Ils travaillent à Genève, ou parfois dans les bureaux régionaux de l’OMS, sur le terrain pour le CICR ou MSF. Nous proposons aussi un master prégrade de deux ans. La première année du master se déroule à Genève et la seconde à choix à l’IHEID, à l’EPFL ou aux Universités de Bâle et de Neuchâtel. Là aussi, le succès est au rendez-vous. Cette année, nous avons reçu 270 candidatures pour quelque 40 admissions. Nous recensons 74 nationalités différentes

- Et le bachelor?

- Il est en passe d’être mis en place. Ce sera un bachelor en santé publique de précision. Il sera organisé à partir des MOOC [cours gratuits en ligne accessibles aux étudiants du monde entier, en français] que nous réalisons avec nos partenaires. Les examens seront organisés dans des ambassades et des agences universitaires francophones. La formation a pour ambition de construire des profils de compétences mixtes associant les techniques digitales à la santé publique. Notre objectif? Former des techniciens, ingénieurs, futurs chercheurs ou médecins pour développer, grâce à l’intelligence artificielle, des instruments performants pour mieux détecter les épidémies ou alerter des risques médicamenteux, pour utiliser la téléphonie mobile et des drones, par exemple, pour livrer des vaccins sans rompre la chaîne du froid dans des régions isolées et reculées.


 

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