Le principal perdant des législatives catalanes de ce jeudi n’était pas candidat: il n’est autre que le chef du gouvernement espagnol Mariano Rajoy. Fin octobre, en appliquant pour la première fois l’article 155 de la Constitution (la mise sous tutelle d’une région entière par l’Etat), le leader conservateur espérait avoir en partie réglé le casse-tête catalan et étouffé pour un temps la fièvre sécessionniste de la locomotive économique de son pays. D’autant que, contrairement à toutes les attentes, la mainmise de Madrid sur les institutions catalanes avait été apparemment bien acceptée par les hauts fonctionnaires régionaux et une bonne partie de l’opinion, fatiguée des innombrables manifestations en faveur d’une future République dont l’avènement paraît plus qu’hypothétique.

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Or Mariano Rajoy, et avec lui les partisans de la fermeté constitutionnelle envers la rebelle Catalogne, s’est lourdement trompé: jeudi, à l’issue d’un scrutin marqué par un civisme exemplaire et une participation historique (81,94%), le camp séparatiste a montré qu’il était irréductible. «Le gouvernement Rajoy est confronté à un problème politique de premier ordre, réagissait Jesus Maraña, d’InfoLibre. Et il va bien lui falloir s’y atteler; les mesures autoritaires ne constituent pas une solution durable.»

Le Parti populaire a été balayé de la carte électorale

Outre la surprenante résistance du bloc indépendantiste, Mariano Rajoy s’est vu infliger deux autres gifles politiques. La première est la débâcle sans précédent de sa formation, le Parti populaire (PP), qui perd sept sièges par rapport aux législatives de 2015. Et qui, avec 4,2% des suffrages et trois députés, est désormais un parti résiduel en Catalogne. «Cela pose le problème suivant, analyse Ignacio Escolar, d’Eldiario.es. Comment un dirigeant peut-il résoudre la pire crise institutionnelle survenue en quarante ans de démocratie dans une région où il ne dispose d’aucune base, et donc d’aucune légitimité?» Les conservateurs du PP ont été balayés de la carte électorale: c’est un excellent argument que les indépendantistes catalans ne se privaient pas d’utiliser hier pour minimiser le poids du gouvernement central.

La deuxième gifle tient au triomphe de Ciudadanos, une jeune formation de centre droit et donc son grand rival sur l’équipier national, le premier mouvement non nationaliste à s’imposer en Catalogne. La prouesse de ce parti (37 sièges et 25% des voix) ne lui permettra certes pas de gouverner localement, mais elle conférera une forte crédibilité à cette droite décomplexée qui est parvenue à mobiliser les nombreux Catalans farouchement opposés à une sécession.

Un défi sécessionniste plus menaçant que jamais

La déroute électorale de Rajoy n’a pas que des incidences régionales. La percée spectaculaire de Ciudadanos (quatrième force nationale, derrière le PP, les socialistes et Podemos) risque d’avoir un effet de contagion à l’échelle espagnole. D’autant que le leader national de ce mouvement libéral et moderne, le jeune Albert Rivera, qui a fait de la lutte contre la corruption son combat principal, a su ringardiser auprès des jeunes générations les conservateurs du PP, empêtrés dans les affaires. A l’heure actuelle, Ciudadanos soutient le gouvernement Rajoy, en minorité mais il risque désormais d’être un compagnon de route plus encombrant.

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Surtout, avec des indépendantistes en pleine euphorie, le chef du gouvernement se heurte à un adversaire coriace: le défi sécessionniste est plus menaçant que jamais. «Jusqu’ici, Rajoy a obéi à une double stratégie, note le politologue Josep Ramoneda: la politique de l’autruche, c’est-à-dire le pourrissement de la situation; et la réponse autoritaire après le référendum interdit du 1er octobre, avec l’emprisonnement des leaders séparatistes. Il a échoué. Seul le dialogue politique peut résoudre ce blocage.» Mariano Rajoy y est-il disposé? Si oui, avec qui? Il a plusieurs fois soutenu qu’il ne négocierait pas avec Oriol Junqueras, en prison, et Carles Puigdemont, en exil volontaire à Bruxelles, tous deux accusés de «sédition» et de «rébellion» par la justice. Or ces leaders devraient diriger le prochain exécutif catalan.