«Les combattants de la liberté sont des soldats de l'islam, pas les esclaves de Sharif», clamait à Karachi un leader islamique lors d'une des nombreuses manifestations organisées depuis le début de la semaine au Pakistan pour dénoncer l'accord conclu dimanche dernier à Washington entre Bill Clinton et le premier ministre pakistanais, Nawaz Sharif. Depuis l'annonce d'un retrait possible des forces infiltrées au Cachemire indien, la plupart des groupes islamiques ont clairement fait savoir qu'ils s'opposeraient à cette décision. Mercredi encore, le commandant du Front islamique uni, regroupant une quinzaine d'organisations, Mohammad Salhuddin, déclarait: «Nous rejetons tout ordre exigeant le retrait de nos positions.» Autant dire que le premier ministre pakistanais ne sera pas attendu aujourd'hui à Islamabad avec fanfares et tapis rouge, lui que l'on accuse d'avoir «vendu le pays».

Si Nawaz Sharif va devoir faire avaler la pilule «du retrait» auprès de l'opinion publique et des différentes forces en présence au Pakistan, il dispose du soutien de l'armée et des services secrets pakistanais. Pervez Musharraf, général en chef de l'armée pakistanaise, a en effet appuyé la décision du premier ministre, évoquant «une parfaite entente entre l'armée et le gouvernement» concernant le retrait annoncé des troupes infiltrées. Le soutien de l'armée constitue le meilleur atout de Nawaz Sharif. D'abord, parce qu'il met un terme – au moins momentanément – à la rumeur selon laquelle il y avait rupture entre le pouvoir militaire et politique au Pakistan.

«On ne sait même pas si c'est l'armée ou Sharif qui dirige le pays. Le Pakistan est menacé dans ses fondements compte tenu d'une corruption endémique, de la mauvaise gestion, de la déliquescence administrative et de l'esprit féodal de la classe politique, commente Sushant Sareen de l'institut indépendant de New Delhi Public Opinion. De son exil londonien, Benazir Bhutto, ancien premier ministre et leader du principal parti d'opposition, a réagi à l'annonce du retrait des troupes infiltrées au Cachemire indien en évoquant une possible guerre civile au Pakistan. Il est clair que ce conflit au Cachemire indien constitue l'une des plus sérieuses épreuves de force pour Nawaz Sharif, élu premier ministre il y a deux ans. Quoi qu'il en soit, les jours à venir vont être décisifs. Va-t-il ou non réussir à appeler les moudjahidine à un retrait?

Selon certaines estimations difficiles à vérifier, les troupes de l'armée régulière pakistanaise engagées dans le conflit seraient majoritaires – bien que le Pakistan ait toujours nié l'implication directe de son armée. Si elles se retirent, les moudjahidine seraient alors privés de leur soutien logistique et pourraient être contraints au repli.

Coté indien, on a accueilli l'annonce de ce retrait avec une extrême prudence. Mercredi, le premier ministre indien Atal Behari Vajpayee a déclaré qu'il espérait que les efforts diplomatiques se poursuivraient afin d'obtenir le retrait des forces islamiques du Cachemire, mais a refusé catégoriquement de suspendre les opérations militaires actuelles. Le premier ministre indien a également réaffirmé que l'Inde n'accepterait à aucun prix l'internationalisation du conflit et aucune médiation.

A moins de deux mois des élections générales indiennes, l'issue de cette quasi-guerre risque de peser lourd dans la balance électorale. Le BJP (Bharatya Janata Parti), parti nationaliste auquel appartient le premier ministre, joue déjà sur la corde sensible de la sécurité de la nation et des «braves soldats» qui défendent le pays. Le Congrès, le principal parti d'opposition mené par Sonia Gandhi (la veuve d'origine italienne de Rajiv Gandhi), tente d'avoir voix au chapitre mais sans grand succès jusque-là. Il est vrai que le nationalisme demeure la chasse gardée du BJP. Si le gouvernement parvient à sortir le pays de ce conflit d'ici les élections, il pourrait bien en récolter les lauriers à l'heure du vote.