C’est une journée particulière qui s’annonce pour Anwar al-Bunni. Cet avocat syrien de 60 ans, arrivé en Allemagne en 2015, va assister ce jeudi à Coblence, en Allemagne, à l’ouverture du premier procès du monde concernant des exactions commises par le régime de Bachar el-Assad. Sur le banc des accusés se trouvent deux anciens membres des services de renseignement syriens, arrêtés en février 2019 en Allemagne, où ils avaient demandé l’asile politique sous de fausses identités. Ancien dirigeant du centre de détention Al-Khatib à Damas, l’ex-colonel Anwar Raslan est accusé de la mort de 58 personnes et d’actes de torture sur plus de 4000 prisonniers entre avril 2011 et septembre 2012. Eyad al-Gahrib est, lui, accusé d’avoir aidé aux actes de torture dans cette même prison, dite 251, entre septembre et octobre 2011.

«Le procès d'un système»

«Ce procès est l’aboutissement d’années de travail», confie au téléphone Anwar al-Bunni, militant des droits de l’homme en Syrie et cheville ouvrière de l’enquête qui a permis ce procès. En 2016, à peine arrivé en Allemagne, cet avocat se met à rassembler des preuves des atrocités commises dans son pays à travers les témoignages de ses compatriotes venus, comme lui, demander l’asile en Europe. «La police allemande ne connaît rien à la Syrie. C’est donc nous qui avons trouvé les gens, réuni les témoignages et les documents», explique-t-il.

Cet avocat confirme aussi aux autorités la présence à Berlin de l’ex-colonel Anwar Raslan qui, entre-temps, a déserté et fui en Allemagne. Cet ancien gradé n’est autre que le tortionnaire d’Anwar al-Bunni, durant ses cinq années passées en prison à Damas de 2006 à 2011. Ironie du sort, les deux hommes sont logés dans le même foyer d’accueil à Berlin et ils se croiseront une deuxième fois dans un magasin de la capitale. L’avocat le reconnaît immédiatement.

«Ce procès n’est pas seulement celui de deux personnes, il est aussi celui d’un système», commente Anwar al-Bunni. «Les deux accusés n’étaient que des pions dans un système de détention conçu comme une arme pour faire obéir l’ensemble de la société. Cette machinerie fonctionne malheureusement encore, mais ses rouages vont être exposés. Ceux qui se sentaient intouchables vont affronter les faits», se félicite ce militant.

«Les vrais héros»

Au total, 16 victimes syriennes, installées en Allemagne mais aussi en France, vont témoigner au procès et six au moins se portent parties civiles. «Ce sont eux les vrais héros», insiste Anwar al-Bunni. «Ils osent parler malgré la peur pour leurs familles en Syrie et pour leur propre sécurité en Europe.»

L’ONG allemande ECCHR (Centre européen pour les droits constitutionnels et humains) soutient le processus d’investigation depuis le début et juge l’acte d’accusation «extrêmement solide» car «il se base sur des témoignages et des documents concrets». «Toutes ces preuves confirment un système et non des actes isolés intervenus une seule fois», note Wolfgang Kaleck, secrétaire général de cette organisation. Parmi les documents centraux du dossier se trouve une partie du rapport «César», constitué de dizaines de milliers de photos de victimes de torture et exfiltré de Syrie en 2015 par un ancien photographe militaire.

Le premier procès d'une longue série

La tenue de ce procès en Allemagne est liée à l’adoption en 2002 par le Bundestag du principe de juridiction universelle qui permet à un pays de poursuivre les auteurs de crimes graves quels que soient leur nationalité et le lieu de leurs actes. «Ce procès est d’une importance mondiale considérable», commente Wolfgang Kaleck car «les relations de pouvoir actuelles au sein du Conseil de sécurité de l’ONU empêchent la mise en place d’une cour pénale internationale pour la Syrie». Et d’assurer: «L’enquête sur les crimes du régime de Assad, avec la pratique systématique et généralisée de la torture, n’en est qu’à ses débuts.»

Anwar al-Bunni partage lui aussi cette opinion. «Je sais que d’autres procès contre des tortionnaires syriens auront bientôt lieu, dans d’autres pays européens», affirme-t-il, optimiste.